À L’Échangeur de Bagnolet, Sylvain Maurice confie à Vincent Dissez une adaptation aussi précise qu’éloquente du dernier cours donné par l’écrivain-critique au Collège de France, et révèle, avec sensibilité, son art, et surtout sa manière, à nul autre pareils.
Celles et ceux qui ont déjà participé à un cours dans la vénérable enceinte du Collège de France auront peut-être eu l’occasion d’être traversés par cette impression, celle d’assister non pas à une simple et modeste « leçon » – selon le terme consacré – dispensée devant un tableau géant par un enseignant multigalonné, mais à un acte de pensée et de transmission qui intrinsèquement, y compris dans sa façon de respecter certains codes bien établis, a quelque chose à voir avec l’art théâtral. Il en va aujourd’hui ainsi des cours de William Marx (« Littératures comparées »), Antoine Lilti (« Histoire des Lumières, XVIIIe-XXIe siècle »), Didier Fassin (« Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines ») et peut-être plus encore de Patrick Boucheron (« Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle ») – dont la passion pour le théâtre n’est plus un secret pour personne, comme en témoigne son pas de deux avec Mohamed El Khatib dans Boule à neige (2021) –, comme il en allait hier de ceux de Paul Valéry, Pierre Bourdieu, Michel Foucault et peut-être plus encore de Roland Barthes. Titulaire de la chaire de « Sémiologie littéraire » entre 1977 et 1980, l’écrivain-critique a vu son nom indéfectiblement lié à celui de l’institution autant en raison de sa mort, survenue accidentellement rue des Écoles alors qu’il était en chemin pour s’y rendre, que pour la qualité des cours qu’il y a dispensés, de sa leçon inaugurale prononcée le 7 janvier 1977 à son fameux développement sur Le Neutre (1978), en passant par ses leçons à propos de La Préparation du roman, livrées chaque samedi matin des hivers 1979 et 1980 et dont Sylvain Maurice a eu l’audace, et le bon goût, de s’emparer.
Contrairement à Wajdi Mouawad qui, dans quelques semaines, à La Comédie de Genève, reprendra le cycle de conférences qu’il a données au Collège de France dans le cadre de la chaire annuelle « L’invention de l’Europe par les langues et les cultures » (2024-2025) au long d’une performance de neuf heures intitulée Les Verbes de l’écriture, le metteur en scène ne livre pas in extenso le contenu du cours de Roland Barthes. Bien au contraire. À partir de la somme de 600 pages parue au Seuil, Sylvain Maurice a retranché, retranché, puis retranché encore – là où Proust, lui, ne cessait d’ajouter au grand dam de Gaston Gallimard – pour arriver à un chemin pavé d’une vingtaine de pages seulement et long, à l’épreuve du plateau, d’une petite heure, montre en main. Ainsi condensée, cette version scénique n’entend évidemment pas déployer la pensée de Barthes autour de la manière « d’entrer en littérature, d’entrer en écriture » dans sa plénitude et sa complexité, et ne prétend pas non plus, et c’est heureux, la résumer – d’une façon qui avait, en tout état de cause, de grandes chances d’être hasardeuse. Avec simplicité, acuité et précision, elle offre plutôt une percée chirurgicale, une trouée malicieuse, dans la manière de penser et, ce faisant, de transmettre de Barthes, dans sa capacité à transformer les digressions en fondements, dans sa manière de propulser l’individualité vers le général, dans cette façon, si particulière, de mêler accessibilité et exigence, et enfin dans sa propension à se dévoiler non pas par impudeur, mais pour venir nourrir et renforcer son propos, à l’image de cette tentation pour la Vita Nova – selon un terme qu’il emprunte à ce récit autobiographique, entre prose et poésie, que Dante a écrit à l’âge de 30 ans – qui trouve son origine dans le « deuil cruel » qu’il traverse à la suite de la mort extrêmement douloureuse de sa mère.
Sur le petit plateau de L’Échangeur de Bagnolet – qui, alors qu’il est toujours menacé de fermeture, propose, soulignons-le, ces derniers mois, l’une des programmations franciliennes les plus audacieuses et stimulantes – élégamment dépouillé, où ne subsiste qu’un modeste bureau où trône une tasse de café à moitié bu, une carafe d’eau, un verre, des allumettes, une boîte de cigarillos et un petit paquet de feuilles blanches accompagné de deux feutres rouge et bleu, Vincent Dissez a alors toute la latitude pour donner corps à l’art et surtout à la manière de Barthes. Loin de chercher l’imitation ou de se contenter d’être un simple passeur d’idées, le comédien, toujours aussi percutant et délicat dans son appréhension des rôles, révèle ce que ce texte a, évidemment, de pertinence intellectuelle et littéraire, mais aussi de charnel, de sensible et même de facétieux. Sous la direction précise de Sylvain Maurice, qui, par le passé, lui avait déjà confié deux projets monologués à partir de Réparer les vivants de Maylis de Kerangal et de Un jour, je reviendrai de Jean-Luc Lagarce, l’acteur fait reluire les différentes facettes de Barthes, et leur manière de se confondre les unes dans les autres pour mieux se nourrir. À l’image de l’intellectuel qui ne cesse de convoquer l’homme Jean-Jacques pour expliquer Rousseau, l’homme Marcel pour ausculter Proust, l’homme Franz pour décrypter Kafka ou l’homme Gustave pour analyser Flaubert, c’est bel et bien l’homme Roland que le tandem Maurice-Dissez fait émerger pour disséquer le monument Barthes. Un homme qui peut faire sourire lorsqu’il compare les « ajoutages » de Proust aux rajouts d’huile dans une mayonnaise réussie, mais qui peut aussi émouvoir lorsqu’il s’inquiète que la littérature ne soit plus soutenue que « par une clientèle de déclassés » et d’« exilés sociaux » et plus encore quand il déclare, dans un élan passionnel dont toute sa pensée transpire, aimer cet art à qui il aura dédié sa vie « d’une sorte d’amour pénétrant et bouleversant, comme on aime et comme on entoure de ses bras quelque chose qui va mourir ». Un homme dont Sylvain Maurice et Vincent Dissez donnent, en définitive, envie de (re)lire les mots, pour prolonger de façon encore plus vaste leur beau Projet.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Le Projet Barthes
d’après La Préparation du roman de Roland Barthes
Version scénique, scénographie et mise en scène Sylvain Maurice
Avec Vincent Dissez
Lumières Rodolphe Martin
Son Jean De Almeida
Régie Daniel FerreiraProduction compagnie [Titre Provisoire]
Coréalisation et soutien en résidence Théâtre L’Échangeur – Cie Public ChériLa compagnie [Titre Provisoire] est soutenue par le Ministère de la Culture – DRAC Bretagne. La Préparation du roman est publié aux Éditions du Seuil.
Durée : 1h
Théâtre L’Échangeur, Bagnolet
du 11 au 21 mars 2026Théâtre du Train Bleu, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 23 juillet



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