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Véronique Kanor, la voix des mémoires caribéennes

À la une, Théâtre
Véronique Kanor © Alex Nollet La Chartreuse
Véronique Kanor © Alex Nollet La Chartreuse

© Alex Nollet La Chartreuse

Après Lilian Thuram et Kadhafi, Véronique Kanor, en résidence à La Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, poursuit l’écriture de sa prochaine pièce autour de la figure de Joséphine de Beauharnais. Une autre façon de parler des Caraïbes. Elle aura l’occasion d’échanger sur ces sujets avec la chorégraphe Chantal Loial, le 1er octobre, à La Chartreuse, lors d’une rencontre ouverte au public dans le cadre du Festival Le Mois Kréyol.

« Je me définis comme Martiniquaise », clame haut et fort l’autrice, née dans l’Hexagone, à Orléans, de parents martiniquais exilés — un père chauffeur alpin devenu peintre, arrivé dans les années 1960 pour faire son service militaire, et une mère venue le rejoindre. L’autrice revendique le droit d’être martiniquaise. « Être martiniquaise, c’est vivre la Martinique au quotidien, avec ses joies, ses galères, connaître les détours, les ravines ».

« J’ai erré un peu, vagabondé », se souvient-elle après ses études de psychologie à Bordeaux, puis son master en management de la communication audiovisuelle à Valenciennes. Un jour ,elle retrouve par hasard un vieux carnet datant du lycée, lorsqu’elle avait dix-sept ans. Elle y avait inscrit qu’elle serait artiste, comme « une sorte de boussole précieuse » qui n’est pas restée éloignée très longtemps de son parcours professionnel.

À Paris, elle devient un temps attachée de presse dans la musique. La découverte de la musique, de Bob Marley aux artistes caribéens, agit comme une véritable catharsis. « Les parents ne nous avaient jamais raconté leur histoire. Ça voulait dire quoi être afro-descendants ? Bob Marley m’a été d’un grand secours ! Cela a vraiment été ma formation, ça m’a sauvé la vie ».

Animatrice sur des radios libres, journaliste à la télévision, elle réalise trois courts-métrages remarqués sur l’identité antillaise, avec sa soeur Fabienne (La Noiraude, C’est qui l’homme et La femme qui passe) ainsi qu’une dizaine de documentaires consacrés aux résistances, avant de se produire seule en scène dans des pictdub poetry, des lectures performatives rythmées par des images documentaires. « Je me sens héritière, et la performance est un outil qui permet d’exprimer une position politique, une lutte par rapport au fait colonial, de manière plus incisive, c’est saisissant. Vous êtes dans l’action. C’est comme planter un couteau. J’aurais adoré être une rappeuse. Avec l’énergie, la rage, la colère, la volonté de prendre l’espace, de prendre la parole, de prendre le micro ».

Puis elle entend parler d’un appel à projets d’Etc_Caraïbe avec l’Artchipel Scène Nationale de Guadeloupe autour de la personnalité du footballeur Lilian Thuram. Elle écrit un synopsis, qui est retenu; et la pièce Le temps suspendu de Thuram prendra corps au Théâtre des Halles, dans la mise en scène d’Alain Timàr, en 2014. La rage ne la quitte pas dans sa deuxième pièce, Moi, Kadhafi, avec Serge Abatucci, toujours dans une mise en scène d’Alain Timàr. « J’ai récupéré dans cette pièce, tout ce qui appartenait aux colères de tous les dominés, des Martiniquais, des Guadeloupéens, des Guyanais », explique Véronique Kanor. « Kadhafi, quand on est dans la Caraïbe, c’est un héros. En Occident, c’est un monstre ».

L’écriture pour se souvenir

Ecrire pour Véronique Kanor, c’est « un outil de nuance, une passerelle, pour ne pas être dans un tribunal ». Dans ses pièces se niche une intime réhabilitation : « Je suis fière d’être noire, en fait. C’est idiot de dire ça ! Je suis fière d’avoir eu des parents noirs. Mes grands-parents sont morts en déportation. Je leur rends leur honneur. Respect. Je suis le rêve matérialisé de l’esclave ».

Elle consacre sa future pièce à la statue de l’impératrice Joséphine de Beauharnais en Martinique, fille d’un planteur esclavagiste qui incarna l’ambivalence antillaise jusqu’à ce que sa statue subisse les outrages de la colère populaire, décapitée en 1998 à Fort-de-France, puis détruite complètement en 2020. Dans cette pièce, l’autrice interroge le corps de la femme noire face à celui de la maîtresse blanche, disséquant les strates du colorisme et de la domination. 

Orléanaise, martiniquaise, Véronique Kanor se sent aussi caribéenne. « J’entends les langues, les différents créoles, l’anglais, le français, l’espagnol qui se mélangent à d’autres corps. La dimension caribéenne me permet de me sentir plus grande et d’appartenir aussi à une histoire commune ». Alors, est-il difficile de défendre la culture créole dans l’Hexagone ? « C’est surtout difficile d’être une artiste tout court, de toute façon. Et encore plus d’être une artiste noire, comme tous les artistes de la marge qui portent les récits qui n’ont pas encore été dits ».

Stéphane Capron – www.sceneweb.fr

30 septembre 2026/par Stéphane Capron
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