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« Vania est vivant », le théâtre à front renversé de Natalia Lizorkina

À la une, Paris, Théâtre
Natalia Lizorkina dans Vania est vivant photo Cie Oesap
Natalia Lizorkina dans Vania est vivant photo Cie Oesap

Natalia Lizorkina dans Vania est vivant photo Cie Oesap

Seule en scène, avec une simplicité et une justesse parfaite, la comédienne et metteuse en scène Ivanka Polchenko porte Vania est vivant de l’autrice russe en exil Natalia Lizorkina. Une pièce vertigineuse où la guerre est montrée dans ce qu’elle fait à l’être et au langage.

Le personnage éponyme de la pièce de Natalia Lizorkina, Vania est vivant, n’est pas celui de Tchekhov. De cela, Ivanka Polchenko avertit d’emblée le public qu’elle accueille en toute simplicité dans la petite salle du Local des Autrices, lieu parisien créé par l’autrice et metteuse en scène Sarah Pèpe en l’honneur des écritures féminines. Avec cette courte introduction où elle nous parle en tant qu’elle-même, c’est-à-dire comme une comédienne et metteuse en scène russe installée depuis une vingtaine d’années en France, Ivanka Polchenko instaure une relation directe entre scène et salle. En sondant aussi les spectateurs sur leur rapport à la langue et la culture russe, elle pose également avec cette entrée en matière un certain rapport entre le réel et le théâtre. Celui-ci, signifie-t-elle ainsi sans même avoir besoin de le formuler, a beau s’adosser au monde tel qu’il déraille fortement, il est une chose à part et elle ne cherchera pas à faire croire le contraire. Nulle illusion théâtrale ne sera tentée durant la représentation. Si tant est que l’on puisse employer ce terme pour désigner le geste que déploie l’actrice durant une heure, sur un plateau entièrement nu, juste légèrement soutenue par quelques variations de lumière dessinant la succession des jours et nuits que traverse Alia, la protagoniste principale de Vania est vivant.

La pièce de Natalia Lizorkina, Ivanka Polchenko nous la livre telle qu’elle apparaît dans le texte qu’elle a elle-même traduit avec l’aide d’Elena Gordienko, qui l’assiste à la mise en scène et d’Antoine Nicolle. Titre, nom de l’autrice et didascalies, autrement dit tout ce qui en règne générale appartient aux marges d’un spectacle en fait ici partie intégrante. En exposant ainsi toutes les ficelles théâtrales de la pièce, Ivanka Polchenko prolonge avec finesse la démarche de l’autrice qui intègre dans le corps de son texte des éléments, tels les noms des personnages qui disparaissent habituellement lors du passage de la page à la scène. Conformément aux indications de l’autrice, elles aussi bien sûr prononcées au seuil du spectacle par la comédienne, l’actrice interprète seule en scène tous les personnages de Vania est vivant. Ce qui vient souligner le bousculement à l’œuvre des règles de l’écriture théâtrale, non pas par pure audace formelle mais parce qu’il est question ici d’une chose qui met le monde et ses habitants sens dessus dessous : la guerre. Le nom de ce fléau n’apparaît pourtant à aucun moment dans la pièce, que rien ne vient non plus clairement ancrer dans un pays précis. La Russie, où se trouve l’autrice lors de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine le 24 février 2022, gagne paradoxalement en présence de cette absence.

Écrite dès le déclenchement de cette guerre toujours en cours, avant que l’autrice ne s’exile de son pays, Vania est vivant constitue un puissant acte de résistance à la sidération. À travers l’histoire d’Alia, mère d’un soldat qui apprend la mort de son fils peu après le début des opérations militaires, Natalia Lizorkina donne à sentir et surtout à entendre ce que la guerre et la propagande fait aux hommes et aux femmes. Davantage que par sa fiction, elle œuvre en ce sens par le chamboulement des codes théâtraux et du langage lui-même, qui devient un espace d’intranquillité absolue. Si Alia affirme à une voisine que son fils, son « Vanetchka est en vie et en bonne santé », qu’il est désormais « là où est la paix », les diverses rencontres qu’elle fait ensuite insinuent un trouble. L’insistance avec laquelle elle déclare à une vendeuse que « son fils est parfaitement libre », qu’il « n’est pas prisonnier » et qu’elle a « beaucoup d’amis et beaucoup de supports » nous mettent sur la piste d’une distance entre signifiant et signifié. À la réaction de rejet, à l’agressivité que provoquent chez les autres les paroles d’Alia, on comprend en effet que les mots n’ont pas ici leur sens habituel. Et cette étrangeté provoque chez le lecteur ou le spectateur une attention, un questionnement aigu. Au fil des échanges entre Alia et la voisine, puis avec l’ami de Vania ou encore avec « la femme qui ne demande pas l’aumône », se révèle le dispositif de front renversé utilisé par l’autrice pour dire le poids du totalitarisme. Lequel mène la protagoniste en prison pour avoir brandi en signe de protestation « une icône qui rit ». Autrement dit une icône qui pleure.

En parlant de vie pour désigner la mort, de paix pour dire la guerre ou encore de liberté pour désigner l’enfermement, Natalia Lizorkina dresse le portrait d’un pays par les seuls moyens du langage, sans passer par une dénonciation explicite comme le font de nombreux auteurs russes en exil dans la lignée du théâtre documentaire porté depuis le début des années 2000 par le fameux collectif Teatr.doc. D’abord sélectionné dans le cadre du festival indépendant de théâtre russophone contemporain Lioubimovka fondé en 1990 et qui se tient depuis 2022 dans divers pays où des auteurs russes sont en exil – sous la forme de mini-festivals intitulés « Échos de Lioubimovka », dont Elena Gordienko est la codirectrice –, puis créé en anglais par Ivanka Polchenko (le texte était alors interprété par l’acteur Nikolaï Moulakov), le texte trouve dans la mise en scène et l’interprétation de cette dernière une forme parfaite. Sa grande sobriété, son dénuement dit à lui seul la grande difficulté où se trouve le théâtre et l’art en général dans un contexte de grande violence et d’oppression.

En se plaçant sur la fine ligne qui sépare le théâtre de ce qui n’en est pas, l’artiste interroge avec profondeur son medium. Elle soupèse le poids et les forces qui restent à celui-ci dans le contexte actuel, poussant les auteurs opposants au régime soit à quitter la Russie soit à y rester en s’y cachant derrière des pseudonymes. Alors que très rares sont les textes russes contemporains à parvenir sur nos scènes, Vania est vivant témoigne de la richesse de ce champ dramatique et des échos qu’il peut trouver à l’heure où les démocraties vacillent.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

 Vania est vivant

De Natalia Lizorkina

Mise en scène Ivanka Polchenko

Avec Ivanka Polchenko

Création lumières Quetzal Barrera

Concept scénographique d’après l’idée de Ksenia Peretrukhina

Univers sonore Olga Sukhovey

Traduction Elena Gordienko, Antoine Nicolle, Ivanka Polchenko

Compagnie L’Oeil épissé sur âme pure

Création au Festival Fringe d’Edimbourg 2023, avec le soutien de Lubimovka Festival, Pushkin House, Exchange Theatre

Cette pièce fait partie de la sélection 2024-2025 du Bureau des lectures de la Comédie-Française.

Durée 1h05

 Le local des Autrices, Paris

du 2 au 11 octobre 2026

 

4 octobre 2026/par Anaïs Heluin
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