L’artiste britannique Ben Duke ose un curieux croisement scénique entre le fameux personnage de Shakespeare et Le Roi Lion. Non dénuée de facétie, la périlleuse opération accouche d’une agaçante souris, tant dramaturgique que chorégraphique.
Faut-il, une bonne fois pour toutes, se débarrasser d’Hamlet ? Pour la metteuse en scène Katie Mitchell, dont la voix s’invite à travers le poste de radio installé sur la scène du Cloître des Célestins, la réponse est claire : oui, et mille fois oui, en raison, notamment et à ses yeux, de la violence et de la misogynie patentées du personnage de Shakespeare. Voilà plus de dix ans, la metteuse en scène britannique était d’ailleurs passée à l’acte en créant, avec la complicité d’Alice Birch et de Chloe Lamford, Ophelias Zimmer, où, comme son titre l’indique, Ophélie volait, depuis la chambre où elle était claquemurée, la vedette à Hamlet. Adepte de la réappropriation facétieuse des personnages mythologiques et littéraires qui, au fil des siècles, sont passés dans le patrimoine commun, tels Médée (Ruination : The True Story of Medea) ou Roméo et Juliette (Juliet & Romeo), son compatriote Ben Duke semble aujourd’hui lui répondre ou, à tout le moins, tenter de le faire en livrant ce qu’il présente comme l’ultime tour de piste du personnage shakespearien. Enchaîné à un mur de cartons où, peut-on supposer à première vue, seraient stockées les mille et une versions déjà données de l’une des pièces britanniques parmi les plus montées, l’artiste s’avance avec le poids de cet héritage patrimonial sur le dos, mais sans les subventions qu’il escomptait pour mener à bien ce projet – preuve, s’il en fallait, que de l’autre côté de la Manche aussi les temps sont durs. Foutu pour foutu, l’occasion lui semble alors trop belle d’opérer un détournement en bonne et due forme, de se comporter à la manière d’un pirate qui, plutôt que de faire la révérence devant ce classique parmi les classiques, n’hésiterait pas à le troller.
Résultat, une fois la fameuse tirade « To be or not to be » évacuée : Ben Duke donne d’Hamlet l’image d’un fils à Papa, soumis aux desiderata d’un spectre sanguinaire et égoïste – avec une crinière poivre et sel et un visage de lion squelettique –, qui, sans se souvenir précisément de lui, ne cesse de l’oppresser à force de réclamer vengeance. Pis, le prince du Danemark est, chez lui, un Peter Pan qui, finalement, ne serait jamais franchement sorti de l’enfance, peluches à gogo faisant foi. Dans son univers, espérons pour lui plus mental que réel, sa mère, Gertrude, qui se borne à dire « Non », est une oie blanche – c’est mal la connaître –, Claudius un serpent, Horatio un gentil dinosaure vert, Polonius un gros ours brun et Ophélie une loutre – histoire, sans doute, de filer la blague largement douteuse sur son rapport à l’eau, dans laquelle elle ne tardera pas, comble de l’humour, à se suicider. En grand chef d’orchestre de ce petit bestiaire synthétique, Hamlet se révèle bientôt en combinaison intégrale, façon surpyjama, qui, à y regarder de plus près, fait de lui un lionceau. Un lionceau qui, à y regarder d’encore un peu plus près, ressemble à s’y méprendre à Simba, le héros du Roi Lion de Disney avec qui, in fine, Ben Duke opère un croisement en raison de concordances narratives intrinsèques : comme Hamlet, Simba a lui aussi perdu son roi de père, tué par son oncle, Scar, qui, tel Claudius chez Shakespeare, se rêvait calife à la place du calife, et le deviendra au grand dam de la savane. Une fois ce mélange d’univers réalisé, tout, ou presque, est permis, et Ben Duke s’adonne alors à une série de petits numéros qui tantôt piochent dans l’enfance rêvée d’Hamlet – sa rencontre avec Ophélie, la découverte de l’histoire adultère entre sa mère et son oncle… –, tantôt s’accrochent à l’intrigue principale – le meurtre de Polonius –, et tantôt encore osent des élucubrations, parfois problématiques, à partir d’indices narratifs – comme cet avortement pratiqué par Ophélie à cause d’une capote mal enfilée.
Sacrément gloubi-boulguesque, l’enchaînement donne rapidement l’impression de tirer à hue et à dia et, au-delà de la tentative de déconstruction d’un classique, la voie dramaturgique empruntée par Ben Duke apparaît insuffisamment claire pour convaincre, et trop faible pour bâtir quoi que ce soit de véritablement substantiel. Si, à l’occasion de ce 80e Festival d’Avignon, certaines et certains ont pu reprocher, à tort, à Thibault Perrenoud de sacrifier la substantifique moelle d’Hamlet dans l’adaptation resserrée qu’il en livre en itinérance – avec, en réalité, autrement plus de jugeote dramaturgique –, ils en seront ici encore plus pour leurs frais, ne retrouvant rien, ou si peu, de ce qui fait le sel, la profondeur et la complexité de la pièce de Shakespeare – pas même à l’endroit du personnage d’Ophélie qui est mise en valeur de façon un peu trop obligée pour que cela soit vraiment sincère. En lieu et place, ils auront droit à une série de blagues qui, lorsqu’elles ne sont pas douteuses, sont pour le moins attendues – faisant bien peu honneur à la jolie réputation de l’humour britannique –, à des sorties de route aussi digressives qu’inutiles – comme ce dialogue savoureux entre père et fils sur la disparition des poils pubiens du premier –, mais aussi, en forme de clou du spectacle, à des intermèdes dansés où l’absence quasi totale de technicité ne fait pas honneur à un concepteur qu’on pourrait croire, sans générique à portée de main, regard extérieur d’une émission télévisée type Danse avec les stars. Loin de faire honneur à la réputation qui le précédait, et lui permet, à la rentrée, de profiter d’un « focus » rétrospectif au Théâtre de la Ville, à Paris, Ben Duke paraît alors, en parodiant Hamlet, se ridiculiser lui-même.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
The Last Hamlet
Conception et mise en scène Ben Duke
Avec Miguel Altunaga, Ben Duke, Hannah Shepherd
Avec la collaboration exceptionnelle pour le Festival d’Avignon d’Anna B Savage
Décors et costumes Soutra Gilmour
Lumière Jackie Shemesh
Son Jethro Cooke
Vidéo Will Duke
Dramaturgie et traduction en français pour le surtitrage Karthika Naïr
Consultante de création Raquel Meseguer Zafe
Collaboration créative Sarah Calver, Luigi Nardone, Jamie Wood
Direction technique Ed Borgnis
Régie plateau Andrea Scrimshaw
Régie générale Rachel Glover
Supervision des costumes Anna Josephs
Éclairage Daniel Harvey
Programmation lumière Nadene Wheatley
Régie surtitres Katharina BaderProduction Lost Dog
Coproduction Théâtre de la Ville (Paris), Sadler’s Wells (Londres), Festival d’Avignon, Romaeuropa (Rome)
Soutien Arts Council England, The Linbury Trust, Pavillon Noir (Aix-en-Provence), Warwick Arts Centre, Dance East (Ipswich), South East Dance (Brighton) et pour le 80e Festival d’Avignon : British CouncilDurée : 1h40
Vu en juillet 2026 au Festival d’Avignon, Cloître des Célestins
Théâtre de la Ville, Paris
du 22 au 30 septembreRomaeuropa Festival (Italie)
du 20 au 22 octobreSadlers Wells East, Londres (Royaume-Uni)
du 4 au 7 novembre






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