Nommé à la tête du Domaine d’O et du Printemps des Comédiens à Montpellier cet été, Stéphane Gil a succcédé à Jean Varela dans un contexte budgétaire délicat. Entre redressement financier, dialogue social renoué et ambition artistique maintenu, l’ancien directeur délégué du CDN – Théâtre de la Cité de Toulouse détaille sa méthode pour faire de ce lieu une véritable « maison du théâtre » ouverte à tous.
Stéphane Capron : Vous succédez à Jean Varela à la tête du Domaine d’O dans un contexte délicat, marqué par un rapport de la Chambre régionale des comptes qui pointe une gestion caractérisée par « un certain effacement des instances de gouvernance au profit du seul directeur ». Quelles ont été vos premières mesures en arrivant à la direction pour réinvestir et redynamiser ces instances de gouvernance ?
Stéphane Gil : Alors, il y en a deux. La première, c’est le dialogue social : comment remettre l’équipe en ordre de marche par la fréquence des réunions, par la qualité des échanges, par la transparence de ma stratégie. Donc, c’est passé par plusieurs réunions très classiques, la réunion de direction, la réunion des directeurs de pôles, la réunion des services et tout simplement aussi des réunions d’équipe, en augmentant les fréquences. On s’est donné des priorités. Et après, sur la gouvernance, je pense que le terme le plus important était celui de confiance. Il y a eu pendant ces dernières années un manque de communication, et la confiance a été perdue. Depuis le mois de juin, je reconstruis cette confiance en m’expliquant, et en disant ce que je peux faire et ce que je ne peux pas faire. Je ne veux pas passer pour le sauveur. Je ne veux pas passer pour le guérisseur. Je veux rester très honnête dans un contexte national et économique difficile. Je ne vais pas faire de promesses que je ne pourrai pas tenir. La confiance est en train de se bâtir et c’est très rassurant.
Stéphane Capron : Dans son rapport, la Chambre régionale des comptes souligne que l’association Le Printemps des Comédiens était « structurellement déficitaire », avec une part du budget « artistique » passée de 40 % à 30 % sur la période 2019-2024. Comment rétablir l’équilibre financier en préservant la création artistique ?
Stéphane Gil : Au moment de la fusion entre l’Épic et l’association, l’association du Printemps des Comédiens avait énormément investi dans la production, et en particulier sur celle de Bérénice avec Isabelle Huppert. Elle attendait un retour sur investissement à travers des tournées sur deux ans. Donc, elle avait créé un déficit pour pouvoir ensuite le compenser par des résultats à venir. Or, au moment de la fusion, seul le déficit est apparu. Cela a desservi cette fusion parce que l’on a parlé uniquement de la situation comptable à une date donnée, et forcément, cela a fait apparaître un déficit colossal parce que Bérénice avait été un investissement colossal. Dans le quotidien, je ne me retrouve pas entravé, car la collectivité a pris ses responsabilités, a octroyé une avance de trésorerie et a comblé comptablement le déficit. Quant à moi, je dois le rembourser sur plusieurs exercices de façon linéaire. Cela permet de ne pas impacter le budget artistique et de disposer d’une sorte de prêt à taux zéro que je vais rembourser sur quatre ans. Par ailleurs, la fusion a permis malgré tout de faire des économies d’échelle : il y avait trois directeurs, je suis tout seul. La structuration de l’équipe va aussi s’ajuster.
Stéphane Capron : Quelle sera la tonalité de la 41e édition du Printemps des Comédiens, alors que beaucoup de projets ont dû être engagés par la précédente équipe ?
Stéphane Gil : Ce sera totalement ma direction artistique, mais évidemment, pour ce premier festival, prenant officiellement mes fonctions le 1er septembre, beaucoup d’artistes que j’aurais aimé programmer en juin 2027 avaient déjà inscrit leurs créations dans d’autres festivals. Mais ce sera une édition coup de cœur, avec des premières françaises, des créations d’échelles raisonnables, tout en gardant un haut niveau d’exigence, de nouveauté, de créativité et d’innovation qui fait l’ADN même du Printemps des Comédiens. Je suis un enfant du service public. Donc le « mieux produire, mieux diffuser », je l’ai toujours intégré dans mes pratiques, notamment à Toulouse au Théâtre de la Cité. Ce qui importe, c’est l’amortissement du coût initial d’une production, et je serai très précautionneux. Plutôt que d’avoir une fonction de producteur qui fait grimper les coûts, je serai un producteur aidant et accompagnant.
Stéphane Capron : Vous affirmez vouloir faire du Domaine d’O « une maison du théâtre » et « un lieu traversé » ouvert à tous, du public aux professionnels en passant par les habitants et les étudiants. Quelles seront les actions prioritaires pour y parvenir ?
Stéphane Gil : Cela se traduit par plusieurs choses. Déjà, il faut que j’installe le Domaine d’O comme une unité dotée d’une vraie cohésion. Ensuite, ce qui m’importe, c’est de travailler sur deux temporalités. La temporalité estivale, puisque le Domaine d’O, c’est la pinède et le plein air. Il faut retrouver un équilibre, quitter un peu la boîte noire, travailler sur les « avant » et « après » spectacles. Le Domaine d’O possède un avantage qui est aussi un inconvénient : il faut quasiment trente minutes pour le rejoindre depuis le centre-ville. Il faut donc que les spectateurs soient accueillis, que l’expérience soit totale. Je l’avais beaucoup travaillé au Théâtre de la Cité avec des moments de convivialité, des rencontres professionnelles et publiques, des préambules sous différentes formes, du gratuit au payant, du seul en scène jusqu’à la grande fresque.
Stéphane Capron : Le maire, Michaël Delafosse, a souhaité que les trois grands festivals — le Printemps des Comédiens, Montpellier Danse et le Festival de Radio France — travaillent ensemble pour que les publics se croisent. Aurez-vous des projets en commun ?
Stéphane Gil : Je ne sais pas faire autrement. Avec la Biennale à Toulouse, j’ai fait travailler quarante structures de la métropole. Cela me paraît naturel, et c’est ce que nous ferons avec les autres structures, y compris avec le CDN des Treize Vents, avec le souhait de la tutelle de pérenniser la Biennale de la Méditerranée. Il y a un vrai désir politique, car cela raconte tellement de choses sur ce bassin méditerranéen, de Montpellier à Sète, en passant par Barcelone, toute l’Afrique du Nord, et en regardant plus loin vers les Balkans.
Stéphane Capron : Quel sera l’avenir du festival jeune public Saperlipopette ?
Stéphane Gil : Il sera déplacé à l’automne pour en faire un grand rendez-vous sur dix jours. En remettant de la création au cœur du projet, en retravaillant avec le monde éducatif pour renouer les liens avec les scolaires qui se sont distendus, et en misant sur la notion de parc, sur le modèle du parc d’attractions. Le spectateur paie un droit d’entrée, et à l’intérieur, il peut assister à tout : spectacles, animations, ateliers, rencontres. Saperlipopette reviendra à l’automne 2027.
Stéphane Capron : Quelles relations souhaitez-vous entretenir avec le festival voisin, celui d’Avignon : un concurrent avec lequel il faut se battre pour programmer en amont les spectacles, ou un allié avec lequel vous souhaitez travailler ?
Stéphane Gil : Tiago Rodrigues était artiste associé au Théâtre de la Cité à Toulouse. C’est un metteur en scène incontournable et il n’a pas été programmé ici, je ne sais pas pourquoi. Il sera donc programmé à Montpellier. Avec Avignon, ce n’est pas une question de concurrence, c’est une question de complémentarité, et celle-ci existe naturellement par la temporalité. Avec Tiago, on a évoqué la question de l’itinérance, des rebonds, des miroirs dans les programmations, et je crois qu’on trouvera dans les années à venir des terrains d’appétence commune.
Propos receuillis par Stéphane Capron – www.sceneweb.fr



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