Après le succès de son premier solo, Ma part d’ombre, déjà joué plus de 150 fois, Sofiane Chalal vient de présenter en avant-première au Festival de Marseille, avant sa création en octobre au Manège de Maubeuge, XXL. Portrait d’un chorégraphe qui souhaite « célébrer les corps hors normes sur scène ».
Quand il revient sur scène pour un bord plateau face à des enfants, entouré de ses magnifiques interprètes Samantha Chaher, Missy NRC et Maëlla Trollé, Sofiane Chalal se fait acclamer telle une rock star. Dans la salle, il y a peut-être d’autres petits Sofiane, qui auront envie de faire de la danse leur métier. Sofiane Chalal a grandi à Maubeuge, dans ce qu’il appelle « un bloc à trois entrées », dans un quartier populaire, dans un appartement avec ses parents, ses cinq sœurs et ses trois frères ; les garçons dans une chambre, les filles dans l’autre. « Une enfance agréable, bien évidemment, avec ses difficultés financières pour gérer la fratrie, explique le chorégraphe, mais avec des parents aimants, très à cheval sur l’éducation. Alors, on oubliait les vacances, mais on n’a jamais manqué de rien. J’ai grandi dans l’amour. »
À la maison, on n’écoutait pas vraiment de musique, mais il y avait la télévision. Sofiane Chalal est né en 1986, c’est le boom des clips, dont ceux de Michael Jackson. « Ce qui m’intéressait quand je regardais la télévision, c’était les danseurs derrière les chanteurs. Je regardais leurs entrées, leurs sorties. C’est ça qui me faisait rêver, c’était vraiment la danse, la matière chorégraphique. » Et puis, il y a les grands frères, des exemples, qui dansent dans la rue, c’est le moment des battles. Danser devient une obsession pour le petit Sofiane, qui commence à prendre du poids au collège. « De base, je n’étais pas gros. J’ai fini par grossir vers neuf-dix ans. Et ça n’a pas arrêté depuis. J’ai passé toutes mes années au collège avec ce corps-là. Du coup, ça développe forcément des complexes, mais cela m’a forgé une sorte de caractère, de pugnacité, de dépassement de soi. »
Cela n’empêche pas Sofiane de persister dans sa volonté de continuer à danser. À la fin des années lycée, son choix est fait : il fera de la danse son métier. Ses parents le laissent faire, mais pas de gaité de cœur. Ils auraient aimé un métier plus stable. « Je pense qu’ils auraient préféré que j’aille travailler à l’usine plus tôt que de danser, ce que je comprends. Mais ils savaient que j’étais accompagné de gens fiables, et ils avaient confiance. Et mon grand frère était toujours là, à côté de moi. » Aujourd’hui, les parents de Sofiane sont décédés. « Ils auraient été tellement fiers de me voir danser et donner du plaisir au public. »
Ouvrir les portes à tous les corps
Mais les débuts ne sont pas faciles. « Dès que je montais sur scène, des gens se moquaient. Ils disaient : ‘Putain, mais regarde, il est gros et il peut pas danser !’ Cela m’a donné de la force pour leur montrer que je n’étais pas là pour amuser la galerie. J’ai eu envie de montrer que ce corps-là, dans sa maîtrise, dans sa technique, était un corps de danseur. Comme dans le début de XXL, pendant les quinze premières minutes, c’est un truc qui envoie, qui montre tout de suite la maîtrise du corps, de l’engagement, de la puissance et de la force. » De son corps, Sofiane Chalal a fait une force, avec une détermination à prouver que l’on peut danser avec un corps gros.
L’artiste a créé sa compagnie il y a quatre ans. Auparavant, il a travaillé avec Farid Berki et sa compagnie Melting Spot, avec Brahim Bouchelaghem de la compagnie Zahrbat, avec le metteur en scène Christophe Piret et la compagnie Théâtre de Chambre. Il a collectionné les prix dans les battles en France et en Belgique, est devenu vice-champion du monde de hip-hop. Puis, Michèle Laroque tombe sur l’une de ses vidéos sur un réseau social. « Elle a eu un coup de cœur et recherchait un chorégraphe pour son film. Sa maison de production, Nolita Cinema, me contacte et me la passe au téléphone. On a discuté longtemps et, au bout d’une heure, elle me dit que non seulement je vais faire la chorégraphie de Alors on danse, mais que j’aurai aussi un petit rôle dans le film. Et c’est là que j’ai beaucoup appris sur moi, sur ce que je suis vraiment. On est danseur, on est comédien, on est metteur en scène, on est directeur artistique, on est coach scénique, on est coach en danse. On a plein de casquettes. » À partir de toutes ses rencontres et ses expériences, il imagine son solo, Ma part d’ombre, qui le propulse sur le devant de la scène, et qui l’amène aujourd’hui à créer une pièce encore plus ambitieuse, XXL.
« XXL, c’est quelque chose de viscéral, souligne Sofiane Chalal. On ne peut pas faire semblant. On pose nos tripes, on pose nos émotions, on pose nos vies. Ce que je voulais dans XXL, c’était retrouver mon ADN : la sincérité, les émotions, l’interprétation. Et aussi une autodérision. »
Après les avant-premières à Marseille, Sofiane Chalal va laisser reposer la création, pour la reprendre en octobre au Manège de Maubeuge, Scène nationale transfrontalière où il est artiste associé. Cet été, il va jouer sa petite forme Bigger au Fringe, à Édimbourg, et songe déjà à de futurs projets. Peut-être avec un autre nordiste, Grégori Miège, auteur de Comme tu me vois, une production du Théâtre du Nord qui raconte également le quotidien de la grossophobie ordinaire. Sofiane Chalal imagine aussi, dans ses futurs spectacles, mélanger les corps. « Il y aura toujours de la place pour les corps hors normes, conclut-il. Ce sera ma signature. Il n’y aura jamais de corps identiques. Je veux toujours que ce soit différent, je veux mettre ça en scène. Je ne veux pas qu’on me stigmatise comme le chorégraphe qui ne fait que ça, mais, dans mes spectacles, il y aura toujours cette ouverture-là. On m’a fermé des portes pour ça, je vais continuer à les ouvrir. Si je les ferme, c’est que je n’ai rien compris. »
Stéphane Capron – www.sceneweb.fr




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