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Une étrange « Lucia di Lammermoor », entre ténèbres et clarté

Angers, Les critiques, Lorient, Moyen, Nantes, Opéra, Rennes
Simon Delétang met en scène Lucia di Lammermoor de Donizetti
Simon Delétang met en scène Lucia di Lammermoor de Donizetti

Photo Laurent Guizard

Présentée à l’Opéra de Rennes avant une longue tournée, la nouvelle production de l’oeuvre de Donizetti mise en scène par Simon Delétang est de belle et bizarre facture.

Après un réjouissant Élixir d’amour inventif et coloré en 2023, l’Opéra de Rennes revient à l’œuvre de Donizetti avec Lucia di Lammermoor, son exacte antithèse car autrement plus sombre et dramatique. L’opus prend place sur un plateau d’abord voilé de longs tissus d’une noirceur moribonde et enveloppé d’un brouillard blafard, elliptique évocation de l’imaginaire gothico-romantique tel qu’abondamment développé par Walter Scott dans le roman dont est tiré l’argument du livret. La pièce s’ouvre sur une étrange battue nocturne. Les faibles lueurs de lampes de poche traquent une Lucia absente et déjà victime de la violence barbare des hommes. Le décor affiche ensuite plus de dualité puisqu’il oscille entre l’obscur et le clair, l’un renvoyant à cette oppression mortifère exercée par l’autorité masculine ; l’autre à la pureté virginale de l’héroïne sacrifiée. Gravée en lettres capitales, la maxime latine Amor vincit omnia surplombe le froid palais qui prend des airs de mausolée. Indubitablement austère, son architecture dédaléenne associe élégance et signifiance.

Fidèle au geste artistique adopté depuis plus de vingt ans sur des textes classiques comme contemporains, le metteur en scène et directeur artistique du Théâtre de Lorient, Simon Delétang, fait fi d’un vain spectaculaire et d’une excessive exacerbation des passions. Son esthétique comme sa direction d’acteurs privilégient davantage l’économie et la modération. Pour sa première mise en scène d’opéra, l’artiste convoque un univers d’inspiration picturale et symboliste. La Judith du Caravage qui vient d’assassiner l’Assyrien Holopherne, gisant à terre, la tête ensanglantée, est reproduite sur le décor. Les costumes évoquent quant à eux le baroque espagnol. La facture classique du spectacle n’empêche pas une lecture novatrice du parcours du rôle-titre. Figure sacrificielle et suppliciée dans une longue et pesante robe noire de duègne étranglée par une large collerette lors de ses noces forcées, Lucia paraît ensuite comme délivrée, dans la scène dite de la folie, toute vêtue d’un blanc immaculé, sorte de Pierrot lunaire aux traits enfantins voire angéliques.

Une double distribution réunit des chanteurs internationaux d’envergure inégale. Si la Lucia de la première, Laura Ulloa, semble avoir fait bonne impression, celle de Eleonora Bellocci a paru trop frêle et froide pour pleinement séduire. Son chant, moins sensible que maniéré, et un brin aigrelet, a manqué de la riche palette de couleurs, de l’agilité autant que de la rondeur et de l’onctuosité attendues pour le rôle. Plus solidement tenus, les personnages masculins ont bénéficié de l’indéniable puissance vocale de leurs interprètes. Stavros Mantis a fièrement martelé ses notes et fait montre d’une éclatante autorité. L’Edgardo éperdu et éploré de Andres Agudelo, qui possède une vaillance et une belle ampleur, a fini par accuser un gros coup de fatigue le faisant rater son dernier air.

Jakob Lehmann, qui avait peu ravi cet automne à la tête de l’orchestre Les Siècles dans La Damnation de Faust de Berlioz présenté au Théâtre des Champs-Élysées, est un jeune chef qui ne manque pas d’idées et d’ambitions promptes à rompre avec les habitudes d’écoute. Il défend ici le souhait légitime de renoncer aux scories véhiculées par une certaine tradition en revenant à la partition originale et aux volontés du compositeur. Circonspect, l’auditeur peine à se consoler du peu d’effervescence dans l’exécution musicale. L’orchestre sonne bizarrement et bien peu chaleureusement. Reste à souhaiter que l’ensemble se débride au fur et à mesure des nombreuses représentations que va connaître cette nouvelle production en partance sur les routes des opéras de Nantes, Angers, Massy et Compiègne. À l’instar de son héroïne, elle devrait se libérer.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr

Lucia di Lammermoor
de Gaetano Donizetti
Livret Salvatore Cammarano

Direction musicale Jakob Lehmann
Mise en scène Simon Delétang
Avec Laura Ulloa en alternance avec Eleonora Bellocci, César Cortés en alternance avec Andres Agudelo, Stavros Mantis, Jean-Vincent Blot en alternance avec Mathieu Gourlet, Sophie Belloir, Carlos Natale, Jean Miannay
Scénographie Simon Delétang, Aliénor Durand
Orchestre National de Bretagne
Chœur de chambre Mélisme(s)
Costumes Pauline Kieffer
Lumières Mathilde Chamoux
Collaboration aux mouvements / regard chorégraphique Thierry Thieû Niang
Assistant direction musicale Leonard Wacker
Assistante mise en scène Maud Morillon
Décors et costumes fabriqués par les ateliers de l’Opéra de Rennes

Coproduction Opéra de Rennes, Angers Nantes Opéra, Théâtre de Lorient – Centre dramatique national, Théâtre Impérial de Compiègne, Opéra de Massy

Durée : 2h50 (entracte compris)

Opéra de Rennes
du 7 au 14 février 2026

Théâtre de Lorient
du 3 au 5 mars

Angers Nantes Opéra, Grand Théâtre, Angers
le 25 mars

Angers Nantes Opéra, Théâtre Graslin, Nantes
du 12 au 17 avril

Opéra de Massy
du 22 au 24 mai

Théâtre Impérial de Compiègne
le 30 mai

11 février 2026/par Christophe Candoni
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