En s’appuyant sur la nouvelle traduction et la dramaturgie de Clément Camar-Mercier, la metteuse en scène Sandrine Anglade livre un Conte d’Hiver inspiré, ponctué d’adresses public et de musique. Et fait de cette tragi-comédie éminemment romanesque un enchantement de théâtre classique doublé d’une résonance on ne peut plus contemporaine.
Le rideau, rouge-théâtre, s’ouvre sur un lustre immense et majestueux qui dit d’emblée la royauté et le palais où se situe le premier acte du Conte d’hiver et descendra au fil du spectacle comme pour mieux faire la lumière sur une histoire trouée de fourvoiements et de secrets, de fuite en avant et de cache-cache avec les croyances fausses et la vérité. Au centre, un promontoire, qui se séparera bientôt en deux à l’image de l’amitié brisée entre les rois de Sicile et de Bohême, constitue l’unique décor d’une scénographie simple, légère et ingénieuse, à laquelle les costumes de Magali Perrin-Toinin ajoutent ce qu’il faut d’élégance, de nuances et de reflets saisonniers. Depuis les premiers habits couleurs crème et blanc sous le signe de l’hiver jusqu’aux motifs bucoliques et printaniers de la fête de la tonte des moutons, la réussite visuelle de ce spectacle saute aux yeux d’emblée et cette première impression durera jusqu’au bout. La preuve que Sandrine Anglade, metteuse en scène inspirée par le répertoire, sait bien s’entourer. La distribution, solide et caméléon, le confirme, tout comme la collaboration avec Clément Camar-Mercier à la dramaturgie et dont la nouvelle traduction-adaptation rend grâce à la pièce, à ses jeux de langue et dialogues ardents tout en gagnant en contemporanéité. En ce qui concerne Caty Olive, qui soigne ses lumières comme un peintre chaque touche de sa toile, son savoir-faire n’est plus à prouver et s’exerce ici dans les variations de froid et de chaud qui suivent l’évolution de l’intrigue.
C’est un Conte d’hiver qu’on prend un plaisir certain à regarder, classique et bien mené, rythmé par une musicalité live réjouissante, rehaussé de saillies et interjections à l’attention directe du public qui font le sel du spectacle et l’ancrent ici et maintenant avec pertinence et générosité. Car si les adresses à notre égard appartiennent au registre du clin d’œil et de la connivence joueuse, les thématiques embrassées par la pièce résonnent on ne peut plus puissamment aujourd’hui. En effet, Le Conte d’hiver est l’histoire d’un aveuglement tyrannique. Un roi affable se meut en despote à l’égard de sa femme lorsqu’il se met à la soupçonner de le tromper avec son meilleur ami. À peine cette amitié exposée par un narrateur – l’excellent Rony Wolff au capital sympathie immédiat – qui ouvre la représentation comme on entre dans un conte, que la joie et l’entente initiale basculent dans le pire. Le doute s’immisce et vire à la jalousie pathologique. Hermione, la reine, d’épouse chérie devient putain à abattre. La violence patriarcale n’est pas esquissée, elle est là, noir sur blanc, dans le texte. Et le public se prend en pleine figure ses conséquences dévastatrices. L’injustice est flagrante, le procès, une mascarade, et la pièce serait une tragédie si elle n’ouvrait pas sur un avenir qui viendra accomplir l’oracle et déjouer le drame.
On rit, bien sûr, aussi car la comédie s’invite et se charge de contrebalancer la descente aux enfers. Sandrine Anglade jongle avec virtuosité d’un style à l’autre sans dénaturer son geste d’ensemble. Certaines scènes sont farcesques à souhait, la complicité avec le public fonctionne à toute bringue, les ponctuations de la musicienne Nina Petit tantôt à l’accordéon, tantôt à la petite harpe portative, varient les ambiances, les polyphonies chantées sont de toute beauté et la troupe s’en donne à cœur joie, cumulant les rôles avec un plaisir communicatif – mention spéciale à Sarah-Jane Sauvegrain, déchirante et digne en reine de Sicile, puis amoureux transi en fils du roi de Bohême. Ces jeux de passe-passe sont éminemment shakespeariens, l’auteur élisabéthain cultivant un goût tout spectaculaire pour les déguisements et travestissements de ses personnages. C’est un régal de part en part jusqu’au Deus ex machina final qui conclut par l’euphorie un engrenage d’épreuves. Mais le plus fort, c’est le chemin de repentir du roi qui réalise sa méprise et se maudit de son erreur fatale, puis demande pardon avec une sincérité confondante. Damien Houssier parvient à se glisser dans le spectre qui le caractérise, ce mouvement d’oscillation entre la bonhommie du tout début, la bascule terrifiante et criminelle jusqu’à la rédemption qui n’est pas proposée comme une épiphanie divine, mais bien comme un chemin de croix, un chemin de patience et de remise en question. Le comédien passe littéralement par tous ces états avec gravité et fureur et, lorsqu’il campe le fils du berger, clown shakespearien en diable, il est aussi trivial et drôle qu’il était royal dans l’autre rôle. Sa partition multiple le couronne comme interprète remarquable.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Le Conte d’hiver
Texte William Shakespeare
Nouvelle traduction et adaptation Clément Camar-Mercier
Mise en scène Sandrine Anglade
Avec Héloïse Cholley, Florent Dorin, Damien Houssier, Laurent Montel, Nina Petit, Sarah-Jane Sauvegrain, Rony Wolff et 12 spectateurs volontaires invités (sur inscription)
Dramaturgie Clément Camar-Mercier
Assistante–stagiaire à la dramaturgie Shane Haddad
Transposition et direction musicale Nikola Takov
Scénographie et lumières Caty Olive
Costumes Magali Perrin-Toinin
Accessoires Sylvie Martin-Hyszka
Assistante–stagiaire à la mise en scène Aimée Lipot
Régie générale et lumières Ugo Coppin en alternance avec Manuella Rondeau
Régie plateau Rémi Remongin en alternance avec Clément BartheletDurée : 1h50
Théâtre du Chêne Noir, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 25 juillet, à 12h30 (relâche les 6, 13 et 20)Les Théâtres de Maisons-Alfort
le 9 janvier 2027Théâtre Roger Barat, Herblay-sur-Seine
le 14 janvierThéâtre Madeleine-Renaud, Taverny
le 23 janvierThéâtre et Cinéma Georges Simenon, Rosny-sous-Bois
les 29 et 30 janvierLe Beffroi, Montrouge
le 27 févrierCarré Belle-Feuille, Boulogne-Billancourt
le 2 marsLa Comédie de Picardie, Amiens
du 10 au 12 marsScène conventionnée d’Aurillac
les 18 et 19 marsAuditorium Jean-Pierre Miquel, Vincennes
du 23 au 25 avril






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