Depuis 2012, le comédien, auteur et metteur en scène David Murgia collabore avec l’auteur et metteur en scène Ascanio Celestini. Dans Rumba, troisième spectacle d’une « Trilogie des pauvres diables », l’on se balade d’Assise au XIIIe siècle à un parking de supermarché à la fin du XXe. Une fable au cordeau, où l’oralité mène avec virtuosité la danse pour rendre hommage à tous les invisibles, vivants comme morts.
Conte de Noël sans miroir aux alouettes, galerie de personnages composant une crèche laïque et contemporaine, évocation incongrue et parfois cocasse de la vie de François d’Assise, le saint mendiant qui parlait aux oiseaux comme aux loups : voilà tout ce qu’embrasse et déplie – à un rythme vif et percutant – Rumba – assez savoureusement sous-titré L’âne et le bœuf de la crèche de saint François sur le parking du supermarché. Clôturant un triptyque entamé en 2017, cette nouvelle création de l’Italien Ascanio Celestini et du Belge David Murgia – le premier écrivant et mettant en scène, le second jouant, accompagné par le musicien Philippe Orivel – est animée du même souffle social et politique que Laïka (2017) et Pueblo (2020). On y retrouve un lieu : un parking de zone périphérique avec à proximité un entrepôt de logistique où des travailleurs manutentionnaires, majoritairement sans-papiers et venus d’Afrique, sont exploités. Et certains personnages (rejoints par nombre d’autres) : une caissière qui se rêve en reine, un enfant gitan de huit ans qui fume et ne va pas à l’école, un clochard, etc.
S’il n’est aucunement besoin d’avoir assisté aux précédents opus pour plonger de plain-pied dans cette galerie de portraits captivante, Rumba partage nombre de points communs avec eux. L’un des plus prégnants est la polysémie de l’intitulé – au caractère éminemment programmatique. Outre la danse (et la musique) cubaine, Rumba renvoie possiblement à la rumba catalane – ressource identitaire pour les peuples gitans – et à la rumba congolaise – la musique afro-cubaine ayant été largement importée au Congo belge, jusqu’à connaître un processus d’indigénisation. Mais le terme se retrouve également dans le refrain du morceau espagnol qui clôture le spectacle. Diffusée dans la version de Rolando Alarcón, ¡Ay, Carmela! est une chanson populaire écrite pendant la guerre d’indépendance espagnole contre Napoléon Ier, puis reprise et réactivée pendant la Guerre civile. Comprenez ici que, si plusieurs histoires nous sont racontées, aucune ne sera univoque. Les interprétations, les sens, comme les émotions et réflexions, seront multiples, sédimentés et parfois antagonistes. La « ligne de basse », car il y en a une, étant profondément marxiste et le propos s’attache avec sensibilité à porter les récits de vies de personnes déclassées, marginales, et dont les voix, comme les existences, sont trop souvent niées ou réduites au silence.
Dans ce théâtre où la parole déferle telle une vague immense, déployant génialement des mondes, faisant surgir intensément des personnages, les éléments de mise en scène sont modestes : Philippe Orivel avec son clavier (posé en équilibre sur des caisses de plonge) et son accordéon se trouve à jardin, David Murgia à cour, tandis qu’au centre, un rideau rouge, sorte de petit castelet, révèle une composition reprenant des motifs majeurs de la vie de François d’Assise. Entre théâtre de tréteaux et music-hall povera, Rumba est en accord formel avec son propos : raconter les vies d’un peuple des bas-fonds. Et plutôt qu’en monologue, le récit de David Murgia sonne comme une polyphonie, tant les vies multiples convoquées s’entrechoquent, résonnent, se font écho.
À leur diversité répond la belle palette d’interprétation du comédien – qui parle à une allure preste pour, tout à coup, s’arrêter sur un élément, générant une déflagration silencieuse – et l’intelligence d’écriture de l’auteur. Chef de file du renouveau du « théâtre-récit » ou « théâtre de narration », courant du théâtre italien influencé par le dramaturge et Nobel de littérature Dario Fo, qui pose la parole comme primordiale, Ascanio Celestini a une écriture saisissante. Faite de boucles, de reprises de mots ou de phrases, sa langue très musicale crée une scansion qui convoque l’attention. Pouvant sembler anarchique dans son propos, elle révèle une structure ciselée, mâtinée de dérision et d’ironie, de piques incessantes contre les puissants, et où tous les éléments composent les pièces d’un même puzzle.
Se dessine l’image d’un monde, le nôtre, où nous ne sommes pas tous égaux, où les personnes qui fuient depuis le continent africain sont exploitées, torturées ou meurent noyées sans que l’Europe ne s’en émeuve, où même le pire raciste, tziganophobe et misogyne peut vivre un drame qui nous émeuve aux larmes, où les patrons sont menteurs et exploiteurs, etc. Si le spectacle pêche un brin par sa grande profusion – qui tend à noyer un peu l’attention –, Rumba saisit. Par sa vivacité, son intelligence, sa poésie simple, sa joie, parfois, et sa férocité politique salvatrices, son écriture fondée sur le retournement sacrément preste des émotions et situations, son attention à humaniser tous ses protagonistes. Jusqu’à ce que pointe, inopinément, cette question finale : le désir de sanctifier tous les personnages ne serait-il pas le signe d’une emprise de la moralité (entendue en tant que valeur chrétienne) sur le politique ? Une interrogation fugace qui surgit, puis qui valse, comme l’ensemble des personnages et des histoires.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
Rumba / L’âne et le bœuf de la crèche de saint François sur le parking du supermarché
Texte et mise en scène Ascanio Celestini
Avec David Murgia, Philippe Orivel (musique)
Création musicale Gianluca Casadei
Régie technique Philippe KarigerProduction KUKARACHA ASBL
Coproduction Théâtre National Wallonie-Bruxelles, Théâtre de Liège, Théâtre de Namur, Centre culturel de Verviers, Théâtre des Célestins Lyon, Théâtre Joliette – Scène conventionnée arts & création, pour la diversité des écritures contemporaines à Marseille
Avec le soutien de Wallonie-Bruxelles InternationalDurée : 1h35
Vu en janvier 2026 au Théâtre Joliette, Marseille
Arrêt 59, Péruwelz (Belgique)
le 6 févrierCentre culturel de Ciney (Belgique)
le 11 févrierCentre culturel de Verviers (Belgique)
le 12 févrierCentre culturel de Seraing (Belgique)
le 13 févrierMaison des Métallos, Paris
du 17 au 21 févrierCentre culturel de Braine-le-Comte (Belgique)
le 12 marsMCFA, Maison de la Culture Famenne-Ardenne (Belgique)
le 13 mars




Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !