Pour la première fois de son histoire, l’Opéra de Lyon programme Billy Budd de Benjamin Britten dans une production mise en scène par Richard Brunel qui en impose aussi bien musicalement que visuellement.
Tandis que l’été dernier, au Festival d’Aix-en-Provence, Ted Huffman adaptait Billy Budd dans une version de chambre très resserrée, l’œuvre de Britten retrouve ses dimensions colossales sur la scène de l’Opéra de Lyon. La production présentée prend place dans un impressionnant dispositif scénique signé Stephan Zimmerli et magnifiquement éclairé par Laurent Castaingt. Sur le plateau recouvert d’une nappe de fumée laiteuse, la maquette d’un vaisseau vogue sur la houle douce et amère. Face à l’horizon embrouillé, perdu dans ses pensées et semblant revenu de tout, le capitaine Vere – Paul Appleby, découvert à Lyon dans Candide de Bernstein, dont le timbre est superbement clair et le jeu méditatif habité –, introduit l’intrigue comme la réminiscence d’un méandreux souvenir. Alors, le navire miniature réapparaît cette fois dans un format grandeur nature. Plusieurs structures métalliques forment une gigantesque construction modulable et en constante évolution. Elles occupent toute la scène et figurent les fragments désossés de L’Indomptable, ce vaisseau de guerre britannique où, en pleines guerres franco-anglaises, règne un climat tendu et suspicieux entre les membres de l’équipage. Sur le pont, hissé dans les hauteurs, comme au creux des cales en dessous, les matelots grouillent, s’empressent, s’affairent, dans une intense promiscuité des corps, tandis que s’exacerbent la rugosité et l’ambiguïté des rapports humains.
Du rôle-titre aux innombrables personnages secondaires, la distribution est exclusivement masculine. Deux figures se distinguent et s’affrontent : d’un côté, Billy Budd, le jeune gabier nouvellement recruté, beau à tomber, mais simple d’esprit, devenu un paria durement rabroué et iniquement condamné ; de l’autre, Claggart, le maître d’armes chargé de la police à bord, tortueusement animé d’une haine trouble à l’égard du premier. À travers eux se joue l’éternel conflit entre le bien et le mal, la vertu et le vice. Comparables à deux archétypes, ils n’en demeurent pas moins d’une redoutable complexité. Accusé à tort d’insubordination et d’incitation à la rébellion, Billy Budd finit par frapper d’un coup de poing son calomniateur, qui s’écroule et meurt aussitôt. Il ne pourra s’en défendre qu’au moyen d’une bégayante plaidoirie qui causera sa perte. Sean Michael Plumb fait un Billy Budd si touchant, si innocent, doté d’une allure juvénile à la fois calme et gaillarde, et d’une ligne de chant d’une beauté lumineuse et d’une infinie douceur. Dans Claggart, comme dans Wotan qu’il a dernièrement incarné à Paris, puis à Milan, Derek Welton déploie une voix basse et profonde qui confère au rôle une inflexible autorité.
La mise en scène de Richard Brunel multiplie les qualités en matière de lisibilité et d’intensité scénique. La direction d’acteurs se montre très habile pour orchestrer les mouvements de foule dense et compacte tout en donnant du relief aux individualités. Peut-être ne restitue-t-elle qu’un peu trop timidement l’amplitude du désir destructeur et l’homoérotisme pourtant omniprésents dans Billy Budd comme dans toute l’œuvre de Britten. Christoph Loy en rendait compte avec une force abyssale dans Peter Grimes donné l’année dernière. Autre mérite, et pas des moindres : le niveau musical est exceptionnel. La fosse, les solistes, les chœurs imposent avec homogénéité une considérable force dramatique doublée d’une grande puissance évocatrice et émotionnelle. Placé sous la direction du chef Finnegan Downie Dear, l’orchestre épouse les subtiles dissonances harmoniques de la partition, ruisselle d’ondulations et d’effusions poétiques inspirées à Britten, comme souvent, par le mouvement de la mer. Partagé entre la suavité cristalline d’une rêveuse ballade chantée au clair de lune et la rudesse hurlante d’une déchirante adversité, le matériau sonore se trouve totalement transcendé et regorge d’organicité. C’est sur un bref soupir, un sanglot étouffé de Vere que se concluent trois heures de musique abondante et captivante, alors qu’à l’avant-scène, le capitaine tient embrassé le corps inerte de Billy Budd. Bouleversante, cette dernière image parachève une représentation de toute beauté.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Billy Budd
de Benjamin Britten
Livret Edward Morgan Forster, Éric Crozier, d’après la nouvelle de Herman Melville
Direction musicale Finnegan Downie Dear, en alternance avec Benedict Kearns
Mise en scène Richard Brunel
Avec Paul Appleby, Sean Michael Plumb, Derek Welton, Alexander de Jong, Rafał Pawnuk, Daniel Mirosław, Oliver Johnston, Michal Marhold, Scott Wilde, William Morgan, Guillaume Andrieux, Filipp Varik, Paolo Stupenengo, Antoine Saint-Espes
Orchestre, Chœurs et Maîtrise de l’Opéra de Lyon
Chef des chœurs Benedict Kearns
Scénographie Stephan Zimmerli
Costumes Bruno de Lavenère
Lumières Laurent Castaingt
Dramaturgie Catherine Ailloud-NicolasProduction Opéra de Lyon
Coproduction Staatsoper HannoverDurée : 3h (entracte compris)
Opéra de Lyon
du 21 mars au 4 avril 2026





Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !