Avec Raw, Sandrine Lescourant et ses comparses partagent leurs parcours, réflexions et engagement sur scène, alternant danses et récits. Un ensemble touchant et gracieux, bien que parfois maladroit dans ses tentatives d’interaction avec le public.
Quand les danses hip-hop se déploient sur scène, un élément central manque souvent à l’appel : la participation du public. Car dans les battles et les cyphers, les cris d’encouragment, grimaces et gestes du public ne sont pas optionnels. Dans Raw (2021), Sandrine Lescourant, chorégraphe fondatrice de la Compagnie Kilaï et connue dans le milieu des battles sous le nom de scène de Mufasa, nous initie à son univers et à ses codes, avec ses acolytes danseuses Ashley Beckett, Lauren Lecrique et Sonia Ivashchenko. Ce quatuor mêle récits personnels et soli de danse pour dévoiler une série de portraits touchante, malgré des interactions maladroites avec les spectateurs.
La scène est encadrée de rideaux en aluminium. Un ordinateur portable est posé discrètement sur le sol, à jardin. Le début du spectacle plonge dans l’ambiance d’un training, où les moments de danse sont ponctués par des remarques (« On avait dit doucement ! ») ; puis, une performeuse lance à la salle : « On va apprendre à se connaître ». S’apprête-t-on à assister à un spectacle de stand-up ? Le quatrième mur s’abat dès les premières minutes de Raw. Les danseuses s’adressent directement au public pour raconter des anecdotes personnelles, joyeuses ou graves, micro à la main, ou encourager les spectateurs à chanter leurs noms pour leur donner la hype – une manière de se célébrer les uns les autres dans la culture hip-hop – ou à associer une feuille de couleur à chacune d’entre elles.
Quatre portraits se révèlent tour à tour, où les récits intimes dépeignent un tableau plus large de la place des femmes dans le milieu du hip-hop et la société de manière plus large, qui se doivent d’en imposer toujours plus que les hommes pour exister. La scène devient ainsi un exutoire pour ces artistes, qui ont échafaudé un safe space pour partager leurs tristesses et coups de gueule. Car si, historiquement, la prise de parole des interprètes de danse (souvent silencieux) est politique, celle de danseuses hip-hop l’est d’autant plus, puisque minorisées en raison de leur genre, mais aussi tributaires des stigmates classistes, racistes et coloniaux associés aux styles hip-hop dans le secteur de l’art et de la danse.
Difficile de ne pas être touché par ces artistes complices, solidaires, qui nous donnent accès à leurs parts de vulnérabilité, tout en nous partageant avec générosité les codes de la communauté hip-hop. Pourtant, quelque chose grince dans leur manière de se connecter au public – un peu brute de décoffrage, bien qu’amenée sur le ton de l’humour – qui devient contraint de répondre et de participer pour faire avancer le spectacle. Car si les interprètes dénoncent sur scène les dominations qu’elles subissent, elles détiennent pourtant le pouvoir et l’autorité le temps de la représentation. Le renversement est plutôt efficace, en ce qu’il appuie un rôle d’empowering du spectacle. Pourtant, cette manière de forcer la construction d’un lien avec le public installe une superficialité protectrice dans la relation, qui empêche peut-être de plonger pleinement et avec sincérité dans leurs histoires.
C’est la danse qui assure finalement cette médiation. Présente en fragments, tout au long de la pièce, elle se présente comme un liant qui fluidifie, tout en dévoilant une multitude de contrastes et de nuances. On redécouvre ainsi les personnalités de chacune : Sonia Ivashchenko et ses gestes liquides, en tournoiement et passages sur le sol, Lauren Lecrique aux secousses intenses, portée par une énergie joyeuse et déterminée, Ashley Beckett et son krump détonnant, aux saccades précises et puissantes, et enfin, Sandrine « Mufasa » Lescourant, qui se déploie comme un pulsar, en spasmes popping exponentiel et hypnotisant. En solo ou ensemble, elles offrent plusieurs moments de grâce, plus marquants, sûrement, que l’invitation finale au public à les rejoindre sur scène.
Belinda Mathieu – www.sceneweb.fr
Raw
Chorégraphie Sandrine Lescourant
Avec Ashley Beckett, Lauren Lecrique, Sonia Ivashchenko, Sandrine Lescourant
Lumières et scénographie Esteban LoiratUne création de la Compagnie Kilaï
Production Garde Robe
Coproduction Collectif FAIR-E / CCN de Rennes et de Bretagne
Soutiens Coopérative artistique des Micro-Folies ; Théâtre Paul Eluard de Bezons ; L’étoile du nord, Paris ; Théâtre Louis Aragon, scène conventionnée d’intérêt national Art et création danse, Tremblay-en-FranceLa représentation a bénéficié d’une aide à la reprise avec diffusion attribuée par le réseau Sillage/s avec le soutien de la DGCA / Ministère de la culture.
Durée : 50 minutes
Centquatre-Paris, dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris
du 11 au 15 avril 2026Manège, Scène nationale de Reims
les 5 et 6 mai





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