Imaginé par Didier Marcel en 1996, le festival de danse d’Uzès est aujourd’hui dirigé par Émilie Peluchon. L’édition 2026, qui se tient du 3 au 7 juin, présente 23 spectacles partout dans la ville, avec 22 chorégraphes de toutes générations. Un festival qui souhaite abolir les frontières et s’adresser à tous les publics, dès le plus jeune âge.
Pour cette 30e édition, vous avez conçu un festival qui fait le pont entre les générations. Il était important pour vous de regarder aussi dans le rétroviseur ?
J’ai toujours à cœur de comprendre dans quelle histoire on s’inscrit, parce que l’histoire impacte toujours un projet et son futur. Il s’agit de regarder ces 30 ans d’existence pour penser les 30 années suivantes. Je ne suis que la troisième directrice, je ne suis là que depuis trois ans et demi, et je suis invitée à penser le présent et l’avenir. J’avais envie d’honorer tout ce qui a été fait depuis le début de l’histoire du festival. Avec toute l’équipe, nous nous sommes plongés dans les archives. On a repris tous les programmes, toutes les pièces qui ont été jouées et j’ai été impressionnée par ces 30 ans ! Des chorégraphes incroyables sont passés ici, y ont fait leurs premiers pas. On a choisi de les célébrer pour mieux construire l’avenir.
Est-ce aussi une édition bilan sur l’état de la danse aujourd’hui, sur sa fragilité dans un contexte économique compliqué pour la culture ?
Oui, la culture et l’art sont abîmés. Il est plus facile de prôner le repli sur soi que de défendre la pluralité de nos identités. Mais je trouve qu’il y a vraiment un souffle merveilleux dans la création chorégraphique en ce moment, avec beaucoup de projets tournés vers la jeunesse. Tout l’enjeu du festival, et à l’année du Centre de développement chorégraphique national (CDCN), c’est de rassembler les générations. Et la danse est partout. La jeunesse se l’approprie, sur les réseaux sociaux, sur TikTok. C’est un médium très utilisé dans la pop culture et dans la mode. C’est un espace de liberté.
Ce festival a été imaginé en 1996 par Didier Michel, avec Maguy Marin, alors qu’il y avait déjà, pas loin, depuis 15 ans, Montpellier Danse. Et il a très vite été adopté par la population. Comment s’emparer de cet héritage ?
Il y avait déjà le festival Montpellier Danse, à la fois proche et loin. Et quand je parle aux habitants d’Uzès de la première édition, ils me disent qu’ils n’avaient jamais vu ça, car ils n’allaient pas à Montpellier Danse. Il y avait vraiment un fort désir de la part de Didier Michel de créer le rendez-vous de la nouvelle danse. C’était l’endroit où il fallait être. En 30 ans, les spectateurs se sont renouvelés, et c’est notre métier de passeur de savoir faire le lien entre ces générations, avec ce désir fort de faire société. Les adultes invitent les enfants et les enfants invitent les adultes et leurs aînés. Je souhaite m’inscrire dans cette dynamique.
Le festival a toujours été une rampe de lancement pour de jeunes talents. Il y a d’ailleurs beaucoup d’anciens chorégraphes associé·es dans la programmation. Est-ce que l’idée était de rassembler la famille ?
Oui, il y a eu l’envie dans la programmation de créer une famille. Il y a eu l’époque Didier Michel, l’époque Liliane Schaus, qui a permis au festival de devenir un CDCN. Et oui, ça me tenait à cœur d’associer tous ces artistes. Quand vous parlez de famille, je pense à Laurent Pichaud. Je le retrouve sur les photos du festival depuis 1997, et je suis heureuse de continuer à travailler avec lui ! Je pense aussi à David Wampach, qui a été programmé par Didier Michel, puis associé à La Maison danse par Liliane Schaus. Tous ces artistes continuent à transmettre.
Beaucoup de spectacles peuvent se voir en famille, certains sont participatifs et sont imaginés avec la population locale. Dans cette société fragmentée, souvent violente, pensez-vous que l’art et la danse puissent apporter des remèdes à la population ?
La danse permet effectivement de créer du lien dans la diversité de nos identités dans la société. La danse accueille tous les individus au-delà des frontières, car la danse se moque des frontières. C’est un espace de liberté ultime où l’on se joue des langues. La langue chorégraphique devient notre humanité, et l’on se comprend par-delà nos différences. Il y a des spectacles pensés plutôt pour les adultes et d’autres pensés pour le public à partir de trois ans ou à partir de six ans, mais sans limite d’âge. L’idée, c’est vraiment d’inclure, de faire que tout le monde se sente bien. Ce festival est à l’image du projet à l’année, c’est vraiment un projet de société. Il n’y a pas de différence d’âge, pas de différence de couleur, pas de différence de type de corps. Tout le monde est le bienvenu.
Le festival est ancré dans sa région, l’Occitanie, avec des compagnies locales très présentes dans la programmation, qui sont d’ailleurs pour certaines peu programmées sur le reste du territoire national. Est-ce que le festival et le CDCN ont aussi cette volonté de soutenir les artistes locaux ?
Il y a un noyau de huit ou neuf chorégraphes installés dans le Gard. C’est vraiment une chance parce que c’est aussi un moyen d’inventer parfois au quotidien, plus librement. Le CDCN est leur Maison danse. C’est une maison de rencontres où l’on accueille autant les artistes internationaux que les artistes régionaux. On s’appuie aussi sur le réseau Danse Occitanie, créé en 1991, qui rassemble 33 structures avec une diversité d’acteurs en soutien aux artistes pour les aider à créer et à faire vivre leurs œuvres. C’est un endroit de richesse intellectuelle et de découverte artistique. Le réseau m’a permis de découvrir nombre de compagnies originaires de Toulouse ou de l’Aude que je ne connaissais pas. Je me réjouis d’accueillir ces artistes d’Occitanie, parce que c’est un territoire pluriel, avec des zones très rurales et de grosses métropoles. Il y a vraiment un enjeu de faire mieux ensemble, et c’est réjouissant.
Dans votre festival, il y a aussi cette idée de faire la fête, d’inviter le public à participer. C’est essentiel pour vous ?
J’ai toujours souhaité amener des espaces pour casser le quatrième mur. Ce n’est pas que je ne l’aime pas, je l’aime beaucoup ce quatrième mur, mais, dans mon expérience de spectatrice, de manière très personnelle, les pièces me chargent physiquement. C’est kinesthésique. J’ai envie de danser après avoir vu un spectacle. Or, il n’y a pas beaucoup d’espaces pour le faire, et ça m’énerve ! Tout mon enjeu est de recréer des espaces pour faire que, de la scène à la salle, on puisse être ensemble différemment. D’où l’importance de présenter beaucoup de spectacles en extérieur. Le spectacle vivant, c’est une expérience unique. Et le vent, l’odeur de l’herbe, les oiseaux, un orage, ça rajoute beaucoup. Inventer avec les artistes des recréations dans les espaces de la ville, c’est aussi un jeu artistique.
La Maison danse a intégré BIG – Pôle International de Production et de Diffusion / danse enfance jeunesse avec quatre autres partenaires : Le Gymnase (Roubaix), L’échangeur (Château-Thierry), La Faïencerie (Creil) et les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Travailler en réseau est aujourd’hui une nécessité pour une structure publique labellisée ?
Je viens d’une culture du réseau, je ne sais pas faire sans. BIG, c’est une sacrée belle histoire avec des enjeux de formation et des enjeux d’accompagnement des chorégraphes dans des créations pour la jeunesse, car il est ultra nécessaire de se construire en tant que citoyens et citoyennes dès le plus jeune âge.
Malgré les embûches, les réductions de budgets, diriez-vous que la danse parvient à surmonter les difficultés pour se renouveler ?
Le monde de la danse est d’une immense vitalité, mais c’est vrai que l’on est en train de se faire sabrer, pour de mauvaises raisons. Je trouve ça choquant. On ne pense pas au devenir de notre jeunesse en réduisant les budgets de la culture, on ne pense pas à leur santé mentale. Je mène tout au long de l’année des projets d’éducation artistique et culturelle, et l’on touche jusqu’à 1 000 enfants dans le Gard. Je ne comprends pas ce qu’on est en train de faire. On est en train de sabrer cette vitalité, cet écosystème, et de casser des dynamiques énormes. Non, la culture n’est pas réservée à une élite. C’est tout le contraire ici. Le festival le prouve en menant depuis 30 ans des projets avec les primaires, avec l’hôpital psychiatrique. On défend un projet de tolérance, de joie, d’accueil, avec des spectacles accessibles, tout en préservant l’exigence artistique.
Propos recueillis par Stéphane Capron – www.sceneweb.fr




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