
Photo Ye Tian Min
En s’emparant du roman de Jules Renard, Etienne Blanc et Flavien Bellec font tout sauf l’adapter. Ils s’appuient sur les mécanismes d’humiliation à l’œuvre dans sa trame pour tendre un miroir sale au petit monde du théâtre et nous balader à merci. On en redemande !
Si vous espérez une adaptation en bonne et due forme du roman de Jules Renard, Poil de carotte, passez votre chemin car une cruelle déception vous attend. À mille lieues d’un théâtre classique et littéraire, la Compagnie Frenhofer pratique la déconstruction à tour de bras. Elle n’aime rien tant que décortiquer ce qui fait spectacle pour en observer la mécanique interne et, via la fiction, déjouer les attentes, déstabiliser un public acquis au confort du récit et de l’illusion. Autrement dit, à leurs côtés, on ne sait jamais trop sur quel pied danser et, dans cet imprévisible balancier, on se régale de se faire mener par le bout du nez. En ce sens-là, Poil de carotte, Poil de carotte ne déroge pas à la règle. Le livre est un prétexte et, si l’entrée en matière musicale à base de violons sirupeux instaure une atmosphère dramatique, voire dramatisante à souhait, suivie immédiatement d’une lecture d’un extrait par Solal Forte, l’arrivée de Flavien Bellec enclenche une bifurcation immédiate dans le cours tranquille de ce préambule.
Poil de carotte est un récit autobiographique qui raconte la triste enfance d’un garçon roux rejeté, mal aimé, maltraité. Une histoire à faire pleurer dans les chaumières comme tant d’autres contes du répertoire littéraire, inscrite au patrimoine de l’imaginaire collectif un peu vieillot, voire rance. La Compagnie Frenhofer met un bon coup de pied au derrière des traditions, quelles qu’elles soient. Elle réalise la gageure de ne jamais raconter l’intrigue, tout en nous confrontant d’emblée à une scène d’humiliation insidieuse entre deux comédiens, l’un bankable comme on dit, le vent en poupe avec le cinéma qui lui fait de l’œil, l’autre à la traîne avec son projet jeune public ringard et pas vendeur d’adaptation de Poil de Carotte. La séquence est aussi malaisante qu’hilarante et renvoie à des comportements de silenciation et de dénigrement d’une violence inouïe, mais latente. Le milieu du spectacle vivant en prend pour son grade, parodié comme jamais. S’ils apparaissent comme des caricatures, le relou de service puant la prétention et le naïf pas armé pour la compétition sont plus vrais que nature. Flavien Bellec en sadique hautain et fier de lui-même, riant de ses propres blagues dégueulasses, Solal Forte en timide embarrassé, cloué au pilori de la critique de son confrère. Tous les deux font la paire, chacun excellant dans son registre.
Les petites phrases assassines pullulent, les formules qui tuent et les références théâtrales qui en jettent sont légion. À ce stade, on ne sait pas encore où l’on va, mais le tableau dressé d’un théâtre à double vitesse fait son effet. Le beau parleur pourfendeur d’un théâtre contemporain novateur regarde de haut et noie sous ses beaux discours le gentil intermittent qui essaie vainement de monter son spectacle pour enfants dans une esthétique douteuse et désuète. La scène est d’une perversité crasse, reflet à peine déguisé d’un mépris de classe inhérent à la société. Mais la pièce ne s’arrête pas là et notre taiseux humilié reprend le dessus dans un monologue qui vaut son pesant de revanche. On n’en dévoilera pas plus, mais la fin porte le geste haut, et refait le lien avec notre Poil de carotte initial dans un revirement assez magistral. Et ce vrai-faux spectacle, qui jouait à se tirer une balle dans le pied, nous sort la tête du sac pour nous la mettre sous l’eau, provoquant un cocktail molotov d’émotions contradictoires, entre hilarité et boule dans la gorge. Il y a beaucoup à décanter de pareille proposition, fine et complexe sous ses airs potaches et second degré, et à parier que ce qu’elle véhicule et questionne continuera encore à infuser un bout de temps.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Poil de carotte, Poil de carotte
Conception Flavien Bellec, Etienne Blanc
Avec Flavien Bellec, Solal ForteProduction Frenhofer
Coproduction Théâtre des Bains-Douches (Le Havre)
Partenaires et soutiens Région Normandie, Département du Calvados, réseau Diagonale, Tanit Théâtre (Lisieux), Théâtre Lisieux Normandie, Communauté d’Agglomération Lisieux Normandie, L’Étincelle, (Rouen), La Cité Théâtre (Caen), Rayon Vert – Scène conventionnée d’intérêt national Art en territoire (Saint-Valery-en-Caux), La Curie (La Courneuve), La Reine Blanche (Paris), la Halle ô Grains (Bayeux) – dans le cadre du plan de relance Pépinière d’artistes de la DRAC Normandie
Remerciements Nanterre Amandiers – Centre dramatique nationalCe spectacle a reçu l’aide à la création du Département du Calvados et de la Région Normandie
Durée : 1h10
Festival Off d’Avignon 2024
Théâtre du Train Bleu
du 3 au 21 juillet (sauf les 8 et 15), à 16h55Toujours Festival, Annecy
le 28 aoûtLe Tangram, Evreux
les 21 et 22 novembreConcarneau
le 26 janvier 2025Séné
le 27 mars
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