Florian Goetz, Jordan Sajous et Jérémie Sonntag, à l’origine de cette intervention poétique en forme de happening tout feu tout flamme, ont imaginé une performance poreuse et palpitante autour d’un corpus de textes soigneusement réunis. Et la langue de batifoler, s’exclamer et traverser les corps pour mieux atteindre nos âmes.
C’est dans la salle de classe d’un lycée parisien que l’on découvre cette petite forme de proximité, courte, légère, percutante et profonde, prompte à changer l’atmosphère, notre état intérieur et notre regard sur la poésie. Entièrement tissée de poèmes, cette performance n’a pourtant rien de sage ni de scolaire, au contraire. Tout en jambes, cavalcades et courses, élévations et ruptures de ton, rebonds, relâchés et tensions, regards francs et empressements, nos hôtes nous entraînent en territoire poétique, cultivant avec malice grands écarts d’époques et de styles, depuis le XVIe siècle avec un sonnet versifié de Louise Labé jusqu’au spoken word urbain de Kae Tempest en passant par les incontournables, mais néanmoins indémodables Rimbaud et Verlaine. Le voyage en vaut la chandelle. Assis sur nos chaises, toutes et tous à la même enseigne de la lumière naturelle, nous naviguons en bateau ivre entre ténèbres, amour, chaos, expression de soi et élan collectif, entre ville et mer, terre et ciel, ici et là-bas, au plus près de nos racines fondamentales, de nos émotions ravageuses et étonnements existentiels.
Compilé et conçu à trois par Florian Goetz, Jordan Sajous et Jérémie Sonntag, ce bain de poésie déploie son énergie gourmande et exaltée au cœur même des spectateur·rices avec un souci de partage évident, de communion païenne, de rendre à la langue des poètes leur oralité première, leurs vertus subversives, leur rapport à la complexité autant que leur capacité à nous relier et leur place dans la cité. C’est donc sans distinction entre la scène et la salle, dans cette agora où la parole déboule, libre et déchaînée, que munis de feuilles et de marqueurs comme des graffeurs noctambules, nos deux interprètes se lancent à corps perdu dans ce défilé débridé de brûlants poèmes. Un flot ininterrompu et rythmé qui traverse les siècles sans heurts et sans transition et que portent avec un mélange d’entrain et d’intensité les comédiens Jordan Sajous et Florian Goetz, complémentaires et complices, engagés jusqu’à la moelle, mordant dans les phrases avec une délectation communicative.
Le montage de textes ose tous les niveaux de langue, du rap de Kery James à la préciosité du français d’antan ; il compile et entrechoque les motifs sans que jamais l’on se perde car, au royaume de la poésie, l’errance est reine. Commencer et finir cette immersion poétique avec la prose brute et ardente de Kae Tempest permet aux plus jeunes d’entrer en terrain connu, comme une main qui s’attrape d’emblée pour nous emporter au gré des courants de pensée, depuis le présent palpitant de ces textes ultra contemporains jusqu’au lointain des vers anciens. Une fois embarqués, tout circule avec fluidité au gré des déplacements des acteurs et des différentes modalités de réception. Car ici comme ailleurs, la poésie s’écoute autant qu’elle se lit, s’affiche, à l’arrache, dans le collage sauvage de mots, de phrases, qui bientôt tapissent murs et vitres, tableau noir et sol. La poésie est littéralement partout et sens dessus dessous, elle se glisse sous les pas, ouvre des horizons, elle s’immisce dans le décor avec une simplicité et une vitalité qui lui confèrent une évidence décomplexante. Souvent considérée comme inaccessible, voire guindée, chasse gardée des littéraires et des érudits, elle est ici rendue à la communauté, offerte, à portée d’oreille et de regard, populaire dans ses colères, bouleversante dans ses émois, stimulante dans les brèches qu’elle taille en nous, sonore toujours.
Ponctué de musiques bien choisies, piochant joyeusement et sans hiérarchie chez Valère Novarina, Sonia Chiambretto, David Diop, Boris Vian, Lord Byron, Anna de Noailles et Pierre Reverdy, entre autres sources, [poíēsis] est une ode habitée et terriblement incarnée à la musicalité de la langue, à son pouvoir introspectif, à ses promesses insurrectionnelles. De la poésie enjouée et musclée qui se regarde et s’écoute avec un plaisir fou.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
[poíēsis]
Texte poétesses et poètes du XVIe au XXIe siècle
Conception Florian Goetz, Jordan Sajous, Jérémie Sonntag
Avec Florian Goetz, Jordan SajousProduction Les arpenteurs de l’invisible
Coproduction Théâtre Antoine Watteau – Nogent-sur-Marne ; La Ferme de Bel Ebat – Guyancourt ; Théâtre des 2 Rives – Charenton le Pont
Soutiens Région Île de France
Accueil en résidence Les Tréteaux de France – Centre Dramatique National, Théâtre Antoine Watteau – Nogent sur Marne, Théâtre de Saint-Maur, Centre Culturel Robert Doisneau – Meudon la ForêtLes arpenteurs de l’invisible sont conventionnés par le département du Val-de-Marne et artistes associés au Théâtre Antoine Watteau, à la Ferme de Bel Ébat et au Théâtre des 2 Rives. Ce spectacle a obtenu le label « Sélection Printemps des Poètes ».
Durée : 50 minutes
À partir de 12 ansVu en mai 2026 au Lycée Victor Duruy, Paris
11 • Avignon, Espaces Mistral, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 6 au 23 juillet, à 11h30 (relâche les 10 et 17)



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