La directrice du CDN de Poitiers, Pascale Daniel-Lacombe, monte une pièce de la Norvégienne Monica Isakstuen sur les raisons qui poussent une femme à quitter son foyer. Intrigante, frustrante, mais bien mise en scène, l’énigme taraude bien après la représentation.
Parfois (c’est rare), mais on ne sait pas tout à fait ce que les artistes ont voulu nous dire. Pourtant, malgré l’intention qui nous échappe, la pièce de Monica Isakstuen, montée par Pascale Daniel-Lacombe, directrice du Méta, CDN Poitiers Nouvelle-Aquitaine, demeure une énigme qui interpelle et émeut par la minutie de sa mise en scène et l’intensité de la performance de ses comédiens.
La lumière se fait sur un homme d’une quarantaine d’années. Attablé devant un ordinateur portable, il regarde une série télé, en sirotant une bière, seul et fatigué. C’est la nuit. Il est tard. Autour, plusieurs paniers de jouets qui jonchent le sol signalent la présence d’un jeune enfant que l’on ne verra jamais, mais dont il sera toujours question. Arrive une femme. C’est l’ex-compagne de l’homme, et la mère de l’enfant. Elle est émue. Elle veut retrouver son fils, qu’elle n’a pas vu depuis une éternité. Malgré les griefs contre son ancien partenaire, elle est aussi torturée par la culpabilité. Culpabilité d’être partie, culpabilité d’avoir déserté la maisonnée, culpabilité de n’avoir aucune raison valable à donner. Mais rapidement, quelque chose cloche, quelque chose qui nous éloigne de la réalité et du naturalisme. La nouvelle venue ne cesse de répéter qu’elle est « la première possibilité de ce qu’elle peut être ». À cet étrange argument, l’homme ne trouve rien à redire. Rêverait-il ? Serait-il confronté à un fantôme ? Avons-nous été propulsés par-delà le théâtre, dans l’univers de la métafiction – après tout, la pièce se joue bien au Méta de Poitiers ?
Ensuite, pour compliquer l’affaire, une deuxième femme fait irruption sur les planches. Elle prend la place de la première. À son tour, elle explique pourquoi elle est partie. Contrairement à l’autre, elle n’avait pas le choix : elle était victime de la violence de l’homme. Elle raconte. Et puis, il y en aura une troisième, qui buvait ; et puis une quatrième, qui n’est jamais rentrée de son stage de yoga ; et encore une cinquième, qui s’est donné la mort… À chaque fois, un nouveau visage, un nouveau récit, une nouvelle cause. Pourtant, aucune ne semble vraiment convaincante. L’énigme s’épaissit et les questions se bousculent : le père n’aurait-il pas sa part de responsabilité ? Derrière tout abandon, n’y a-t-il pas un mystère inépuisable ? Un tabou ? L’idée selon laquelle une mère ne démissionne pas de son rôle, l’idée qui nous pousse à croire que ce geste serait contre nature, n’est-elle pas une idée reçue – la pièce, d’ailleurs, fait écho à l’excellent film de Guillaume Senez, Nos batailles (2018), avec Romain Duris et Lætitia Dosch ?
Difficile à dire. Il y a trop d’hypothèses, et l’autrice n’en choisit aucune. Pour le spectateur (que nous sommes), c’est frustrant. Peut-être que le gouffre culturel entre la Norvège et la France y est pour quelque chose. Monica Isakstuen, apprend-on dans la feuille de salle, fait référence à une collection d’albums jeunesse suédois intitulée Alfons Åberg dans lesquelles sa créatrice, Gunilla Bergström, dépeint le quotidien d’un enfant avec son père. La mère y est absente, et cette absence n’est pas questionnée. Il s’agissait alors d’explorer le sujet précurseur en Scandinavie du père au foyer.
Sur les planches, Pascale Daniel-Lacombe provoque de belles images qui apportent un contrepoint esthétique puissant aux interrogations de l’autrice. Excellents, le comédien et « ses » ex-compagnes cultivent tout du long une étrangeté fiévreuse. La communauté de femmes qui advient sur les planches est une pure idée de théâtre. La scénographie nimbée de lumières chaudes produit une esthétique nordique convaincante – on s’y croirait. Citons aussi quelques moments joliment chorégraphiés : quand le couple séparé se dépêche de récupérer le plus d’objets possible, comme dans un jeu télévisé qui tourne ses participants en ridicule, ou, plus simplement, quand une tempête de neige tombe sur les deux amants au bord du gouffre, au diapason de l’intensité émotionnelle. De quoi sortir à la fois déboussolé, frustré et conquis. L’expérience est marquante : on la recommande.
Igor Hansen-Løve — www.sceneweb.fr
Et au-delà rien n’est sûr
Texte Monica Isakstuen
Mise en scène Pascale Daniel-Lacombe
Traduction et dramaturgie Marianne Ségol
Avec Julie Papin, Zoé Briau, Armelle Abibou, Anne Duverneuil, Laure Wolf, Bertrand Pazos
Scénographie Damien Caille-Perret
Création sonore Clément-Marie Mathieu
Création lumière Manon Vergotte
Assistante à la création Héloïse Swartz
Régie générale et régie lumière Mathieu Marquis
Régie plateau Gaspard Toulet
Chant Pascal Gaigne
Conceptrice accessoires Annie OnchaloProduction Le Méta Centre Dramatique National Poitiers Nouvelle-Aquitaine
Coproduction TAP – Scène nationale de Grand Poitiers
Soutiens à la création Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne ; Théâtre de Gascogne, Mont de MarsanDurée : 1h45
Vu en mars 2026 au Méta, CDN de Poitiers Nouvelle-Aquitaine
Méta, CDN de Poitiers Nouvelle-Aquitaine
le 12 novembre
Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne
du 17 au 18 novembreThéâtre de Bressuire, Scènes de Territoire
le 24 novembreGallia Théâtre Cinéma, Saintes
le 27 novembreLe Quai, CDN d’Angers
du 1er au 3 décembre



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