Stéphane Schoukroun et Jana Klein avaient fait de leur couple mixte le cœur névralgique de Notre histoire. Cinq ans après, ils en reprennent les enjeux à l’aune du contexte épidermique actuel et le renouvellent de fond en comble. Notre histoire (se répète) peut se voir indépendamment du précédent et va encore plus loin dans les outils théâtraux mis en jeu et l’irrévérence du propos. Aussi sensible que grinçant, ce spectacle de strates et de retournements fait fi de la langue de bois et bouscule aux bons endroits.
En 2020, juste avant la mise à l’arrêt provoquée par le Covid, Stéphane Schoukroun et Jana Klein créaient Notre histoire. Un spectacle sous tension, qui s’inscrivait dans la lignée de leur démarche en prise directe avec le réel tout en la tordant vers un nouveau registre, l’autofiction. Une forme hybride donc, sur la corde entre le vrai et le faux – marque de fabrique de la Compagnie (S)-Vrai –, qui avait pour point de départ et matériau de base leur couple à la ville et leurs origines respectives, et s’adressait à la fille née de leur union. Un théâtre géopolitique, domestique et épidermique, entre l’introspection parentale et la réflexion historique et sociétale, augmenté de la présence interactive de deux IA au plateau. Aujourd’hui, à l’invitation du Théâtre de la Concorde de reprendre ce spectacle et face à l’impossibilité de le jouer tel qu’il était dans le contexte actuel, l’Occident ayant basculé depuis le 7 octobre 2023 dans une nouvelle donne et de nouvelles problématiques, le couple en propose une version totalement renouvelée qui prend racine sur les ruines du précédent.
Dans une scénographie sous bâche, monticules précaires abritant des cantinières de différentes tailles, encadrée de deux IA de part et d’autre de la scène, Stéphane Schoukroun et Jana Klein convoquent non seulement les vestiges de leur ancienne création, mais également le présent d’une Histoire qui avance en raz-de-marée successifs, redéfinissant les rôles et les règles du jeu. À l’écriture, Jana Klein confirme une plume aussi tendre qu’incisive, sensible et profonde, qui semble affuter sa portée à la mesure de sa présence en scène, solide et radieuse, face au large spectre de jeu de Stéphane Schoukroun, capable de grands écarts stupéfiants, entre émotion à vif et parodie outrancière assumée. En binôme à la dramaturgie et à la mise en scène, le duo fait du débat la clef de son processus de travail dialectique fructueux, et la forme du dialogue propre au théâtre s’incarne à un niveau de trouble et d’électricité que les deux artistes n’avaient jamais atteint.
Notre histoire (se répète) est le spectacle de la maturité, du déchirement et de la réconciliation, du présent et des fantômes du passé imbriqués, un spectacle palimpseste qui appelle un chat un chat, dit la peur et la colère, la douleur et l’importance de ne jamais renoncer à prendre le taureau par les cornes. Stéphane Schoukroun et Jana Klein se sont rencontrés presque sur un malentendu. Stéphane est Juif séfarade, Jana allemande et tchèque, écartelée entre un grand-père nazi et un autre résistant. À coups de scènes choc, dérangeantes, drôles, bouleversantes, ils oscillent entre la farce guignolesque et la romance dissonante pour mieux interroger nos identités diffractées, l’effarante polarisation actuelle, les positions de victime et de bourreau et traquer leur héritage historique, culturel et familial. Ils n’ont peur de rien, surtout pas des mots, ressuscitent un Hitler clownesque, font parler la vérité par le biais d’un ballon de baudruche canin, questionnent l’époque, ses dérives et ses tabous, la montée de l’antisémitisme et ce qu’elle réactive d’inquiétude, l’invalidation traumatique et le changement de paradigme récent. Mais par-dessus tout, c’est notre capacité à accueillir l’autre, à vivre avec, à composer avec, à le comprendre, qui constitue le cœur dramaturgique de ce spectacle audacieux qui joue sans cesse avec les limites, l’irrévérence, le mauvais goût pour mieux nous cueillir dans ses abysses et ses vertiges.
Stéphane Schoukroun et Jana Klein font théâtre à partir de cette zone à fleur de peau où leur couple se coltine la violence du monde, la généalogie de chacun et le devoir de mémoire. Sans arrêt en bordure, transgressant la bienséance, s’arrimant aux sujets qui fâchent, jamais sentencieux, toujours sur le qui-vive de la pensée, toujours dans le chaos des questions plutôt que dans la clarté des réponses, ils avancent cahin-caha, entre le footing du soir et le café du matin. Au milieu, la nuit, l’heure des comptes, de la solitude et des insomnies, des cauchemars qui reviennent. Notre histoire (se répète) est un spectacle hanté qui ravive sa première version pour mieux la fouler au pied dans un geste de mise au point et de mise à jour sidérant. Dans ce décor-installation qui évoque autant les accumulations d’objets de Boltanski que les cabarets berlinois, les légendes qui durent et nos vies qui passent, Stéphane Schoukroun et Jana Klein s’affranchissent des clichés et autres solutions de facilité pour faire œuvre à partir de leur intimité et embrasser la complexité de leur terrain d’investigation et son nécessaire inconfort. En se confrontant aux souvenirs de leur propre spectacle, ils inscrivent la nécessité mémorielle dans ses différentes échelles – mémoire familiale, historique, créative –, comme matrice d’une démarche théâtrale globale qui, toujours, se tient dans l’entre-deux, entre fiction et vérité, là où ça crisse et palpite, dans la brèche. Et de cette faille mise en partage surgit un espace de pensée commun, un drame drolatique, une comédie tragique qui nous déplace et nous secoue jusque loin.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Notre histoire (se répète)
Conception, dramaturgie, mise en scène Jana Klein, Stéphane Schoukroun
Texte Jana Klein
Avec Jana Klein, Stéphane Schoukroun, et les voix de Vanessa Bettane et Baptiste Febvre
Collaboration artistique Baptiste Febvre
Conception lumière et vidéo Loris Gemignani
Scénographie Margaux Folléa
Création musicale et sonore Pierre Fruchard
Création vidéo Frédérique Ribis
Création costumes Séverine Thiébault
Régie son Paul Buche
Régie générale Maëlle PayonneProduction Cie (S)-Vrai
Coproduction Ville de Paris / Théâtre de la Concorde, Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre
Soutiens DRAC Île-de-France, EPT Grand-Orly Seine Bièvre, DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine-anti-LGBT), Fondation pour la Mémoire de la Shoah, Fondation Humanités, Digital et NumériqueDurée : 1h20
Vu en janvier 2026 à Lilas en Scène, Les Lilas
Théâtre de la Concorde, Paris
du 3 au 14 févrierThéâtre Jacques Carat, Cachan
le 11 marsMusée national de l’histoire de l’immigration, Paris, dans le cadre du Grand Festival
du 17 au 20 mars


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