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Un nouvel « Ercole amante » se laisse découvrir à l’Opéra de Paris

Les critiques, Moyen, Opéra, Paris
Netia Jones met en scène Ercole amante d'Antonia Bembo à l'Opéra de Paris
Netia Jones met en scène Ercole amante d'Antonia Bembo à l'Opéra de Paris

Photo Bernd Uhlig

L’Opéra de Paris exhume une œuvre composée il y a plus de trois cents ans par la vénitienne Antonia Bembo. Portée par l’enthousiasme d’une belle équipe artistique, et notamment du chef d’orchestre Leonardo García-Alarcón à l’origine du projet, cette création scénique mondiale, mise en scène par Netia Jones, a de quoi séduire, mais, faute de longueurs et d’excès, peut aussi lasser.

Composé en 1707, Ercole amante a donc attendu plus de trois siècles pour être mis en scène et trouver son public. Repoussée de quelques jours en raison d’un mouvement de grève d’une partie du personnel de l’Opéra, sa création scénique vient finalement d’avoir lieu à Bastille, et plutôt d’une manière fastueuse au regard des grands moyens déployés pour accompagner la découverte de cette rareté. Une fois n’est pas coutume, le livret de Francesco Buti supplante la musique en matière de célébrité. Cela s’explique par le fait que Francesco Cavalli en avait déjà fait un opéra. Antonia Bembo, qui fut son élève et une illustre cantatrice, a repris à son tour le matériau textuel et créé sa propre version des décennies après avoir dû s’expatrier pour échapper à un mari violent et trouver refuge à la Cour de France où Louis XIV lui commande un ouvrage.

Son Ercole amante a pour particularité de faire se rencontrer et s’hybrider en toute liberté les styles italien et français. Au cours de trois longues heures de musique s’égrènent quelques beaux airs et ensembles, tandis que s’éternisent des tunnels de récitatifs. L’écriture vocale est d’une virtuosité pré-belcantiste, et fait l’attrait de la partition qui donne aux nombreux rôles, notamment féminins, un relief et un panache tout à fait engageants. En témoignent les pimpantes et zélées déesses que campent avec verve et humour Sandrine Piau et Julie Fuchs. L’une et l’autre régalent en Vénus et Junon. Somptueuse Déjanire, Deepa Johnny se distingue dans un registre plus dramatique et propice à la nuance et l’émotion. Les hommes ne sont pas en reste, mais cantonnés à un emploi bouffe. Marcel Beekman en fait son miel avec un plaisir non dissimulé, quand le contre-ténor Théo Imart se révèle absolument remarquable d’aisance en petit page dégenré.

À la tête de son Cappella Mediterranea, le chef argentin Leonardo García-Alarcón ne refrène ni sa passion ni sa force de conviction pour donner à entendre la vitalité élancée et le tempérament véhément de l’ouvrage qu’il veut défendre. Dans un espace aussi vaste que celui de l’Opéra Bastille, et face à l’amplitude et à l’opulence sonore de la fosse, les voix pourtant solides auraient parfois tendance à passer pour un peu minces. Les solistes font tout de même preuve d’un certain abattage, quitte à passer en force. Ils sont accompagnés par les chanteurs très investis du Chœur de chambre de Namur, tandis qu’une bande d’énergiques danseurs, chorégraphiée par Maud Le Pladec, s’ébroue dans les gris corridors comme dans les bosquets verts en titillant la raquette ou le fleuret, non sans dextérité.

Au moyen de pléthore d’idées et d’effets assez disparates – et parfois d’une mince utilité –, rien ni personne n’est ménagé pour continuellement animer le plateau et jouer la carte du grand spectacle. Aux manettes, Netia Jones signe à la fois la mise en scène, les décors et les costumes d’une production plaisante, mais assez démonstrative. Comme dans sa lecture des Noces de Figaro de Mozart, l’artiste assume le côté badin et clinquant d’un grand divertissement, ne renonce pas à une fine sensualité – la scène du sommeil est joliment érotisée –, mais ne saurait non plus écarter la dimension critique d’un point de vue contemporain sur la question du rapport hommes/femmes. Loin du glorieux héros, l’Hercule du baryton allemand Andreas Wolf est de belle étoffe vocale, mais paraît sous une forme physique volontairement moins flatteuse et même dégradée : crâne chauve, visage botoxé, bedaine rebondie, il se goinfre de frites et hamburgers à satiété. Marié à Déjanire, mais insatiable de désir et avide de jeunesse, il butine les mignonnes ingénues servies sur un plateau par une Vénus entremetteuse, puis concentre ses vues sur la candide Iole, en exerçant sur elle une séduction rendue possible au moyen d’une potion injectée par seringue. La victime innocente, plus maîtresse d’elle-même, finit par se pâmer. Même traitée sur le mode de l’humour satirique, la scène fait évidemment écho aux stratagèmes pervers abondamment dévoilés par le mouvement #MeToo. Cette proie prise au piège n’est autre que la jeune femme que son fils Hyllos a choisi pour fiancée. L’ardent et téméraire Alasdair Kent et la sensible mais un peu plus effacée, Ana Vieira Leite font deux tourtereaux plein de charme et d’agilité, qui convolent en secret sous l’autorité sévère d’une figure paternelle démultipliée en gigantesques statues de marbre, vestiges d’un héroïsme écrasant, mais dépassé. À l’issue de successifs coups de théâtre qui entraînent les personnages sur les flots agités de la mer et dans la noirceur des enfers pour affronter la mort et la captivité, l’amour finit quand même par triompher.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr

Ercole amante
Musique Antonia Bembo
Livret Francesco Buti
Direction musicale Leonardo García-Alarcón
Mise en scène, décors, costumes, vidéo Netia Jones
Avec Andreas Wolf, Julie Fuchs, Ana Vieira Leite, Deepa Johnny, Marcel Beekman, Alasdair Kent, Sandrine Piau, Théo Imart, Teona Todua, Alex Rosen, Danaé Monnié, Giulia Fichu-Sampieri, Dina Husseini, Samuel Desguin
Orchestre Cappella Mediterranea
Chœur de chambre de Namur
Chef de Chœur Thibaut Lenaerts
Lumières Ellen Ruge
Dramaturgie Fabián Schofrin
Chorégraphe Maud Le Pladec

Durée : 3h30 (entracte compris)

Opéra Bastille, Paris
du 28 mai au 14 juin 2026

5 juin 2026/par Christophe Candoni
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