En solo devant la (fausse) Carrière de Boulbon, le chorégraphe Trajal Harrell danse avec intensité sur les titres de sa playlist en se livrant à un strip-tease burlesque. Sa danse généreuse touche avec simplicité tout en révélant une foule de métamorphoses.
Un poster de la Carrière de Boulbon ; le sol, jaune clair, évoque du sable. Trajal Harrell s’avance devant ce paysage artificiel, le corps augmenté par une accumulation de jupons et de chemises. Une longue perruque brune lui donne des airs de monarque du XVIIIe siècle. Drag des Précieuses ridicules ? Cosplay de Molière ? Le chorégraphe new-yorkais ouvre Music Music sur un ton facétieux. Ce solo est le septième chapitre d’Histoire(s) du Théâtre, série de spectacles impulsée par le metteur en scène Milo Rau en 2018, qui entend interroger les possibles du genre. Après plusieurs pièces pour des groupes – dont The Köln Concert et The Romeo avec le Schauspielhaus Zürich Dance Ensemble qu’il a dirigé entre 2019 et 2024 –, le chorégraphe de 53 ans met en scène un solo chargé d’affects, articulé autour de son amour pour la musique et les costumes.
Dès les premières minutes, le message est clair : on assiste à un spectacle créé avec presque rien. Trajal Harrell débarque en solo, une bonne dizaine de minutes après le début annoncé de la représentation. Pas d’autres interprètes ; pas de musicien – une banquette de piano noire restera inutilisée tout du long ; pas de Carrière de Boulbon – un poster qui sert de décor la représente. Le chorégraphe n’a même plus de voix. Il diffuse des enregistrements de ses textes sur son smartphone posé sur la scène. Malgré cette esthétique dépouillée – il taquine au passage le Festival d’Avignon, qui programmait cette année 1, 2, 3 Poquelin des tg STAN et Silence de Lucie Antunes et Mathilde Monnier à Boulbon –, Trajal Harrell déploie des mondes grâce à une danse aussi immédiate que complexe.
« Playlists and catwalks » pourrait être le sous-titre de Music Music. Sur une bande-son allant de Solange Knowles à Marin Marais en passant par Lula Pena, le danseur marche avec assurance, laissant onduler le haut de son corps, comme porté par le mouvement d’une vague. Saturé d’émotions, les yeux fermés, il fait jaillir une danse intense, impulsée par l’écoute de la musique. Les costumes sont successivement enfilés, retirés, rangés dans des sacs, pressés sur le corps. Pantalon gris, chemise à rayures sertie d’un collier de perles, robe à fleurs, mocassins noirs et chaussettes bleues antidérapantes y passent. Serait-ce une danseuse burlesque ? Ou peut-être un strip-teaseur ? Le performeur s’éclipse régulièrement derrière le décor, rappelant le dispositif scénique de Caen Amour (2016), où une partie du spectacle avait lieu dans les coulisses.
Loin d’être des artifices, musique et costumes sont des matériaux chorégraphiques, qui chargent la danse d’émotions et d’histoires. Car si les gestes et les déplacements, continus et fluides, restent plutôt uniformes, ils révèlent, grâce aux variations subtiles d’attitude – la tête penchée en avant, la cambrure exagérée, les déséquilibres – et aux mimiques – les yeux mi-clos ou qui louchent –, une succession de métamorphoses. Des archétypes apparaissent, tantôt féminins, tantôt masculins, des personnages du passé, du présent et du futur. Devrait-on y voir des métamorphoses butō, l’une des marottes du chorégraphe ? Un catalogue de danses stockées dans son corps-archives est ainsi activé : on y retrouve le voguing, la danse postmoderne, qu’il a étudiée ces dernières années, mais aussi le jazz et le baroque. Ces gestes apparaissent comme des fantômes dans le flux des mouvements. Et dans l’entremêlement de ces danses, poreuses les unes aux autres, les hiérarchies disparaissent, à l’image de la playlist où se succèdent artistes pop, baroques et R’n’B.
Si elle est savante, la danse de Trajal Harrell est surtout généreuse. En témoigne son invitation au public, au début du spectacle, à visionner Cold Heart (2021), le clip psychédélique de Dua Lipa et Elton John, sur son smartphone – il confie que regarder cette vidéo le rend heureux et il espère qu’elle aura le même effet sur nous. Les gestes révèlent aussi cette ouverture : doigts pointés vers le public, bras grands ouverts et intrusion soudaine à l’avant-scène, Trajal Harrell inclut. Il stimule les imaginaires grâce à ses références autant savantes, pop que queer. Et, surtout, il revendique un rapport immédiat à la danse : le plaisir de danser sur la musique que l’on aime. Cette simplicité n’est pourtant pas une facilité. Elle ne fait pas non plus l’économie des enjeux politiques actuels. C’est ce que dit sa danse tremblante et habitée sur le titre poignant Behind the Wall (1988) de Tracy Chapman.
Belinda Mathieu – www.sceneweb.fr
Music Music / Histoire(s) du Théâtre VII
Chorégraphie, interprétation, costumes, scénographie, son, lumière Trajal Harrell
Dramaturgie Katinka Deecke
Scénographie Nadja Sofie Eller
Lumière Sylvain Rausa
Son Santiago Latorre
Assistanat aux costumes Sally Heard
Assistanat à la scénographie Eva Lillian WagnerProduction Vienna Festival (Wiener Festwochen) | Free Republic of Vienna (Vienne), Zürich Dance Ensemble
Coproduction Théâtre Vidy-Lausanne, Lac Lugano Arte e Cultura, KunstFestSpiele Herrenhausen (Hanovre), Gessnerallee (Zürich), Theater Rotterdam, Tandem – Scène nationale Douai, ImPulsTanz – Vienna International Dance Festival (Vienne), Festival d’AvignonDurée : 1h05
Festival d’Avignon, Cloître des Carmes
du 22 au 24 juillet 2026, à 22hOdeon Theatre, Vienne (Autriche), dans le cadre d’ImPulsTanz
les 7 et 9 aoûtHAU Hebbel am Ufer, Berlin (Allemagne), dans le cadre de Tanz im August
du 21 au 23 aoûtTandem Scène nationale, Hippodrome de Douai
les 15 et 16 mars 2027Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse)
du 11 au 13 maiGessnerallee, Zurich (Suisse)
du 20 au 22 maiPavillon ADC, Genève (Suisse)
du 25 au 27 mai


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