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Moncef Zebiri fait « Block » à Rillieux-la-Pape

À la une, Danse
Moncef Zebiri
Moncef Zebiri

Photo Tony Noël

Arrivé à la direction du Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape en juillet 2025, Moncef Zebiri a du faire face à un incendie criminel du bâtiment en mars, neuf ans après un incendie qui avait déjà ravagé le CCN. En attendant sa réouverture totale en novembre 2027, le chorégraphe a pu réintégrer les locaux avec son équipe pour y développer son projet conçu avec et pour les habitant.e.s de Rillieux-la-Pape.

Stéphane Capron : En mars 2026, le bâtiment du Centre Chorégraphique National a subi un nouvel incendie criminel. La costumerie et le studio-fosse ont été endommagés. En juillet, l’équipe a pu réintégrer ses bureaux, et le Grand Studio rouvre ses portes après neuf années de fermeture. Que représente pour l’équipe le fait de réintégrer ces murs et de rouvrir progressivement les espaces ?

Moncef Zebiri : Déjà, c’est un grand bol d’air frais. Ça permet de se projeter, de se dire que tout le travail mené pendant cette première année a payé. On est très fiers de cette ouverture des nouveaux espaces pour les compagnies, qui créent dans un contexte compliqué. On dit souvent que les labels sont fragilisés et que les collectivités ou les tutelles délaissent ces institutions. Nous avons été très soutenus, il y a eu une vraie volonté d’avancer et de mener à bien ce projet. Je tiens à les remercier.

Pour l’équipe, c’est extrêmement stimulant. Entrer dans ce studio — moi qui l’ai connu il y a une quinzaine d’années —, cela a provoqué une vraie émotion. C’est un sentiment de fierté, d’autant que mon arrivée n’a pas été simple. Réussir à ouvrir cet espace après dix ans de fermeture, c’est une première grande réussite.

Stéphane Capron : Vous avez pris la direction du CCNR en juillet 2025 avec un projet baptisé « Le Block ». Pourquoi ce nom ?

Moncef Zebiri : C’était pour faire du lien, créer du commun avec les habitants et le territoire. C’était ma volonté de rendre cet espace ouvert, car avec nos grandes lettres « CCNR », nous étions de parfaits inconnus. Quand je postais des messages, je m’amusais à demander : « Mais au fait, qu’est-ce que ça veut dire R ? » C’était totalement anonyme pour le grand public. Je me suis rendu compte de la complexité du sigle d’origine : personne ne savait ce que voulaient dire ces initiales, CCNR, hormis les gens du milieu culturel.

Le CCNR est un grand chalet en bois, un très beau bâtiment créé par les architectes Patrick Bouchain, Loïc Julienne et Sébastien Aymard, mais je trouvais qu’il sortait un peu du paysage environnant. « Le Block », c’est l’idée du ciment, du vivre-ensemble, de faire bloc. Il était important que les habitants du territoire s’approprient ce lieu et se disent : « Le Block, c’est aussi simple qu’une entrée d’immeuble. ».  Quand j’ai mis ce nom en place, je me suis rendu compte de la complexité du sigle d’origine : personne ne savait ce que voulaient dire ces initiales, CCNR, hormis les gens du milieu culturel. Avec « Le Block », quand les gens viennent, ils disent tout simplement : « On va prendre des cours au Block », « On va s’entraîner au Block », « On va voir une pièce au Block ». C’est beaucoup plus familier et un lien de confiance se crée immédiatement.

Stéphane Capron : L’accessibilité et l’inclusion des danses hip-hop et underground sont au cœur de votre projet. Comment comptez-vous faire de ce lieu une « maison » ouverte à la fois aux Rilliardes et aux professionnels ?

Moncef Zebiri : Dès la première année, nous avons engagé de gros chantiers, notamment sur la médiation, qui est pour moi l’axe prioritaire pour reconquérir le public du territoire. Nous avons redéveloppé la pratique amateur qui n’existait plus vraiment au sein du CCNR en ouvrant des ateliers et des initiations à la danse hip-hop. Je suis un pur produit de l’action culturelle et j’y crois profondément. Nous avons ainsi libéré des créneaux tout le mercredi après-midi avec la volonté de sanctuariser le studio-fosse pour ces jeunes.

Résultat : tous les créneaux ont fait le plein instantanément et la liste d’attente ne cesse de grandir. Cela a permis de nouer un véritable lien de confiance avec les parents, notamment par le biais de notre chargée de la médiation, qui gère aussi l’accueil.

Dans le même esprit, nous avons créé le « Groupe des femmes du Block ». Juste à côté, nous avons une école, et je voyais bien ces mamans passer devant nos grandes grilles sans jamais tourner la tête. C’était troublant : elles passent par là du matin au soir, à 8h30, 11h30, 13h30, mais personne ne s’arrête, personne ne nous parle. Nous sommes allés échanger avec les mères qui accompagnent les enfants. On leur a simplement demandé ce qu’elles aimeraient faire avec nous et comment elles souhaitaient s’intégrer au projet.

Contre toute attente, leur souhait le plus cher était d’avoir un espace de danse ! Nous avons donc créé ce groupe de femmes qui dispose désormais d’un cours bimensuel le mardi après-midi avec une professeure. Mieux encore, nous les avons impliquées concrètement dans la vie du lieu : elles ont participé au choix de la charte graphique de notre nouveau site internet et ont pris part au comité de sélection des artistes en résidence (le dispositif « Accueil Studio »).

Cette année, nous voulons aller encore plus loin en les associant à la prochaine Fête de la danse. Pour clôturer cette première saison malgré les épreuves et les incendies, nous avons organisé le « Block Party » : une grande journée festive et populaire réunissant quatre associations locales, des jeunes et ces mamans qui ont même remis des trophées lors du battle. Nous avions invité des musiciens marocains, c’était une fête magnifique. Mon pari était de mobiliser les habitants sur toute la durée de l’événement, de la restitution de la Bloc School jusqu’au battle en soirée. Malgré une canicule étouffante, la population est restée de 17h à 22h. J’en suis extrêmement fier, car c’est la preuve que la confiance est installée et que nous pouvons bâtir de grands projets ensemble.

Stéphane Capron : Près de 40 % des habitants de Rillieux-la-Pape ont moins de 25 ans. De quelle manière Le Block s’adresse-t-il à cette jeunesse ?

Moncef Zebiri : Nous avons monté un projet intitulé Le Flow des écoles. Aujourd’hui, ces jeunes consomment du rap et de la danse sur les réseaux sociaux comme TikTok, mais ils en ignorent souvent l’histoire. C’est un axe de travail fondamental pour moi : réinjecter de la théorie, rappeler d’où vient cette culture, expliquer qu’elle a été forgée par des populations ségréguées qui ont su créer un langage commun hors des institutions.

Ce projet a été un immense succès. Un mardi matin, près de 370 parents ont carrément posé un jour de congé pour venir travailler avec nous, alors que pour 80 % d’entre eux, c’était la toute première fois qu’ils franchissaient les portes d’un studio de danse ! C’est exactement comme cela que nous voulons nous adresser à la jeunesse. Le hip-hop, le waacking, la house, ce ne sont pas seulement des pratiques physiques : c’est une histoire, une culture politique et sociale. Il est capital de transmettre ce volet mémoriel, car ces problématiques d’exclusion restent d’une brûlante actualité, 40 ou 50 ans après la naissance de ces mouvements.

Stéphane Capron : L’identité, la transmission et le rapport à l’histoire occupent une place centrale dans votre travail artistique… Comment cela se traduit-il dans vos créations ?

Moncef Zebiri : En arrivant, j’ai créé une pièce intitulée Joga Bonito, qui continue de tourner activement avec une trentaine de dates prévues la saison prochaine en France et à l’étranger. Je prépare également une nouvelle création, The Get Down, qui sera une pièce très engagée. Je tiens à bousculer le public, à le confronter à des questionnements sociétaux tout en maintenant une mixité dans la salle. Pour cela, je me suis appuyé sur une figure tutélaire et intergénérationnelle du hip-hop : James Brown. C’est un personnage complexe et controversé au sein de la communauté afro-américaine, adulé pour son combat pour l’émancipation mais critiqué pour son soutien à Nixon en 1972. Pourtant, pour nous, il incarne les racines mêmes du mouvement. Un enfant de dix ans aujourd’hui peut reconnaître les sonorités de James Brown, tout comme une personne de soixante-douze ans.

À travers cette pièce, je veux revenir aux origines contestataires du hip-hop à New York, en dehors des cadres institutionnels. Car malgré notre présence actuelle, il subsiste encore une forte hiérarchisation des arts, comme j’ai pu le ressentir lors de mon parcours de candidature au CCN. Nos premiers chorégraphes entrés dans les institutions ont parfois perdu cette urgence politique et sociale en s’hybridant trop rapidement avec la danse contemporaine ou classique — ce qui se fait très bien par ailleurs —, mais cela dilue parfois l’essence même de notre culture.

The Get Down sera joué en mai 2027 au Théâtre de Villefranche, dont nous sommes artistes associés, puis à Voiron ; nous sommes en discussion avec d’autres institutions de Lyon. C’est un projet très prometteur qui me réjouit.

Stéphane Capron : Votre parcours est jalonné par vos débuts sur le parvis de l’Opéra de Lyon, votre passage au sein du prestigieux Pockemon Crew, puis la création de vos propres spectacles. Qu’avez-vous gardé de cet apprentissage de la rue et des battles pour façonner votre écriture chorégraphique aujourd’hui ?

Moncef Zebiri : C’est l’esprit que j’ai voulu insuffler à mon projet avec cette Opéra Breaking Battle en mai 2026 à l’Opéra de Lyon. Revenir à cette genèse où l’on commence sur le parvis comme un simple loisir, un hobby de gamin de quartier de Bron qui prend le métro pour aller squatter l’Opéra de Lyon et apprendre auprès des plus anciens. Ce n’est pas une légende, c’est la trajectoire classique. Quand j’ai échangé avec Richard Brunel [NDLR le directeur de l’Opéra de Lyon] sur l’envie de nouer un partenariat, il était hors de question de faire simplement danser le ballet classique sur une énième collaboration convenue. Ce qui m’importait, c’était d’affirmer le sens politique de notre présence. En fouillant les archives de l’INA, on s’aperçoit que des danseurs hip-hop occupent le parvis de l’Opéra depuis 1984 !

Nous avons donc monté ce projet qui déroge aux clichés habituels. Le battle y est trop souvent réduit à sa seule dimension sportive, alors qu’il porte une exigence culturelle immense : le danseur qui entre dans l’arène engage un propos, une histoire, et déploie un travail d’improvisation musicale extrêmement sophistiqué. C’est précisément cette noblesse que les premiers chorégraphhes hip-hop entrés en institution ont parfois perdue, et c’est ce que je veux défendre.

Le résultat a dépassé nos espérances : 80 % du public n’avait jamais mis les pieds dans un opéra. C’est cela, le sens profond de mon engagement au CCN.

Pour relier cela à mon propre parcours, cette ascension sociale que la danse m’a offerte — cette capacité à briser le déterminisme — est une réalité que j’ai comprise tardivement, en mettant des mots scientifiques et sociologiques dessus. J’ai beaucoup lu les travaux de Marwan Mohammed, chercheur au CNRS, qui analyse précisément cette mobilité sociale permise par l’art et les structures d’accompagnement. Car non, les institutions ne sont pas uniquement peuplées de « méchants » : elles peuvent aussi être un tremplin si l’on sait y insuffler du changement. C’est exactement ce que nous mettons en place au Block. Par exemple, le 21 novembre, nous organisons une journée d’étude sur le hip-hop comme vecteur de transformation sociale, en conviant un chercheur, une chorégraphe et un chef d’entreprise qui fut autrefois rappeur au sein d’une association locale. Tout l’enjeu est de poser les mots pour démontrer que la culture reste, par excellence, un formidable espace d’émancipation.

Propos receuillis par Stéphane Capron – www.sceneweb.fr

15 septembre 2026/par Stéphane Capron
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