Dans son deuxième spectacle personnel, Ma maison est noire, la comédienne et autrice iranienne Mina Kavani mêle sa voix et sa quête de liberté aux mots d’une compatriote du passé, la poétesse Forough Farrokhzad. Sans tout à fait parvenir à en transmettre la force et la complexité.
L’Iran affaibli, meurtri par la violente répression du régime contre le grand mouvement de contestation du pouvoir des mollahs initié fin décembre 2025, habite intensément Ma maison est noire avant que la lumière se fasse sur Mina Kavani. Au Théâtre des Bouffes du Nord, où la comédienne crée ce spectacle, le grondement intense qui part du plateau obscur pour s’élever jusqu’aux corbeilles, tandis qu’apparaît sur un écran tendu sur le cadre de scène une neige pareille à celle que produisent les téléviseurs en détresse, semble charrier avec lui cette tragédie. Certainement cette sensation vient-elle en partie du fait que dans son premier spectacle, I’m deranged, qui poursuit sa tournée quatre ans après sa création, la comédienne iranienne racontait son exil en France à partir de 2013 et son amour pour son pays natal devenu sinon impossible, du moins fort contrarié depuis la sortie du film Red Rose de Sepideh Farsi où elle incarnait le rôle principal, celui d’une Iranienne trop libre dans son corps et dans sa tête au goût de la dictature. L’interdiction qui lui est dès lors faite de rentrer en Iran fait pour Mina Kavani du théâtre, du cinéma et de l’écriture – elle publie en 2025 aux éditions du Faubourg un texte issu de son premier monologue théâtral, dont elle francise le titre qui devient alors Dé-rangée. L’exil au bord des lèvres – des espaces où retrouver la terre perdue. Ne serait-ce que brièvement et d’une manière parcellaire, la douleur liée à la distance forcée n’étant pas pour elle de celles que l’art efface.
Mina Kavani, qui finit par apparaître derrière l’écran où le brouillard s’est dissipé, n’a donc pas besoin de dire son déchirement face à l’horreur que traverse aujourd’hui l’Iran. Cette blessure récente a beau ne pas avoir été à l’origine de son deuxième spectacle, elle est naturellement venue rejoindre les maux plus anciens de la comédienne et former une sorte de socle, de soubassement à l’histoire qu’elle déploie dans Ma maison est noire : celle de l’Iranienne Forough Farrokhzad (1935-1967). Si l’Iran actuel est si présent dans cette pièce, c’est aussi qu’il présente bien des similitudes avec l’Iran du passé qui fit le malheur de cette poétesse révoltée, aussi éprise de liberté que Mina Kavani elle-même. Avec ce nouveau seul en scène, on devine que cette dernière souhaite faire bien plus qu’incarner son héroïne, qui doit notamment sa réputation sulfureuse à ce vers le plus célèbre auquel on la réduit trop souvent : « J’ai pêché, pêché dans le plaisir, / dans des bras chauds et enflammés », occultant même la suite de ce poème, soit « j’ai pêché dans des bras de fer, brûlants et rancuniers ». L’artiste d’aujourd’hui cherche à se fondre en Forough Farrokhzad et à ainsi ne plus former qu’une voix. Cette union avait de quoi dire la force non seulement des deux femmes que le théâtre permet de faire cohabiter en une seule, mais aussi des femmes iraniennes dans leur ensemble, dont le cri s’est fait entendre à l’international avec un autre mouvement réprimé de manière sanglante par le régime iranien, « Femme, vie, liberté », dont les protagonistes rassemblées après la mort de l’étudiante kurde Mahsa Amini le 16 septembre 2022 sous les coups de la police espéraient déjà la chute de la République islamique instaurée en 1979.
La fusion que tente Mina Kavani a hélas tendance à se réaliser au détriment des singularités des deux destinées concernées. En choisissant de ne rien révéler dans sa pièce de la nature de sa relation à Forough Farrokhzad et à son écriture, l’actrice prive déjà le spectateur d’une réflexion sur le geste créateur et sa place dans la société, qui est pourtant au cœur de sa démarche et de la poésie qu’elle a à cœur de transmettre. Savoir qu’au lieu de se fonder sur des traductions existantes des cinq recueils de la poétesse, Mina Kavani a elle-même entrepris de traduire ce qu’elle voulait en partager est pourtant une information précieuse. Connaître cela nous permet en effet de mieux comprendre la texture même de ce qui nous est livré, autrement dit un travail à la fois d’écriture et de traduction, qui va puiser très profondément dans l’œuvre et la personnalité tout en clairs-obscurs de Forough Farrokhzad – la lumière côtoie toujours chez elle les ténèbres – en réunissant et en y mêlant ses mots à plusieurs de ses poèmes, mais aussi à des extraits d’entretiens ou encore de lettres. L’acte transformateur, voire traître, qu’est la traduction n’apparaît que de façon anecdotique dans le spectacle sous la forme de citations projetées d’abord en persan, puis en français, sur l’écran, qui revient régulièrement faire barrière entre le spectateur et Mina Kavani, exprimant ainsi sa difficulté à être pleinement ici bien que n’étant plus en Iran depuis longtemps. Un aperçu de la complexité du rapport que l’actrice entretient avec la poétesse aurait certainement permis au public français de saisir plus profondément les enjeux de Ma maison est noire, qui ne nous apparaissent en l’état que de façon assez générale et abstraite. Jusqu’à ce que, en toute fin de spectacle, Mina Kavani prononce comme une délivrance un poème de Forough Farrokhzad dans sa langue originale.
Dans ce cri ultime, surgit une vérité que l’on ne pouvait auparavant approcher qu’intellectuellement, donc forcément de façon partielle. Cette entrée en scène in extremis de la langue persane brise instantanément la distance que Mina Kavani préserve tout au long de son spectacle entre elle-même, Forough Farrokhzad et le spectateur. Le jeu très minimaliste que défend l’actrice dans Ma maison est noire, accompagné d’une amplification sonore de sa voix et d’accents musicaux composés par le trompettiste suisse Erik Truffaz et le musicien mexicain Murcof, et inscrit dans un décor d’intérieur qui tient lui aussi davantage de l’esquisse que de la représentation (Louise Sari à la scénographie), a en effet tendance à stabiliser des matières qui sont pourtant tout sauf paisibles. Présentée dans ses grandes lignes, la quête de Forough Farrokhzad, sa colère contre une société oppressive pour tous, et en particulier pour les femmes, se voit comme gelée, empêchée par un cadre esthétique trop rigide. Sans doute trop occidental. Le récit à la première personne de la fuite de la poétesse hors de la maison parentale où elle étouffe jusqu’à son retour dans cette prison, en passant par son départ d’un foyer conjugal où elle ne s’épanouit guère et par sa vie en Europe où elle acquiert une certaine reconnaissance, mais où elle ne trouve pas non plus vraiment sa place, nous parvient dans sa chronologie, mais non dans son intensité, dans sa puissance subversive. On peine aussi à percevoir ce que la langue de Forough Farrokhzad avait de révolutionnaire, comme l’expliquaient des artistes de tous horizons réunis sur France Culture, dans l’émission Toute une vie qui lui était consacrée en décembre 2024, à l’occasion d’une nouvelle traduction réalisée par l’autrice franco-iranienne Laura Tirandaz et son père Ardeschir, preuve de la vivacité persistante de la poésie de Forough Farrokhzad. Si l’on a accès à la révolution qu’opère l’écrivaine en traitant de sujets inacceptables alors, comme maintenant, de la part d’une femme iranienne, la rupture qu’elle ose établir avec les codes de la poésie nous demeure étrangère. Ma maison est noire aurait été plus vaste si elle avait donner à sentir ce bouleversement, que Forough Farrokhzad résumait ainsi : « Tous les poèmes ne sont pas tenus de sentir bon ».
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
Ma maison est noire
d’après les textes de Forough Farrokhzad
Adaptation, mise en scène et jeu Mina Kavani
Création musicale Erik Truffaz, Murcof
Arrangements sonores Cinna Peyghamy
Voix Firoozeh Raeesdana
Scénographie Louise Sari
Assistanat à la scénographie Analyvia Lagarde
Costumes Anaïs Romand
Lumières César Godefroy
Vidéo Pierre Nouvel
Dramaturgie Maksym Teteruk
Conseil artistique Jean-Damien Barbin
Regard extérieur Célie PautheProduction Centre International de Créations Théâtrales / Théâtre des Bouffes du Nord
Coproduction Le Manège – Scène nationale de Maubeuge, Centre d’art et de culture de Meudon.
Avec le soutien du Cercle de l’Athénée et des Bouffes du Nord et de sa Fondation abritée à l’Académie des beaux-artsUne adaptation par Mina Kavani de textes de Forough Farrokhzad, tirés de l’Œuvre Poétique Complète et de La Nuit Lumineuse, traduits par Jalal Alavinia aux Editions Lettres Persanes.
Durée : 1h30
Théâtre des Bouffes du Nord, Paris
du 20 février au 1er mars 2026Le Manège, Scène nationale de Maubeuge, dans le cadre du festival Cabaret de curiosités
le 5 marsL’arc, Scène nationale Le Creusot
le 12 mars





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