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Maxime Kurvers : « Nos plateaux traversent une crise économique, mais également esthétique »

À la une, Gennevilliers, Théâtre
Maxime Kurvers
Maxime Kurvers

Photo MDCCCLXXI

Maxime Kurvers trace depuis près de dix ans une voie particulièrement originale dans le paysage scénique contemporain. La journée co-organisée ce vendredi 22 mai avec le T2G permettra de revenir sur son travail d’anthropologue du théâtre, qui observe la manière dont les conditions socio-historiques de production d’un spectacle influencent sa forme. Comment, dans cette période de bouleversements, inventer de nouvelles formes de représentation théâtrale après l’ère brechtienne et celle du théâtre postdramatique ? C’est la stimulante réflexion à laquelle Kurvers nous convie.

En quoi consiste cette journée de travail théâtral ?

Maxime Kurvers : L’idée est de créer un programme qui mettrait en jeu la question du travail théâtral comme une chose qui ne fait que se reconfigurer autour des crises. J’ai le sentiment qu’on est quand même un peu désorienté quant aux usages et aux fonctions de notre medium avec les bouleversements actuels, que nos plateaux traversent une crise économique, mais également esthétique. Personnellement, j’ai la sensation de commencer mon travail dans la fin de la séquence du théâtre postdramatique, et que nous sommes dans un moment de bascule historique, avec le retour du fascisme à plein d’endroits, qui devrait bouleverser nos besoins de représentation. Étant donné ce flou quant à ce qui pourrait dessiner l’avenir, j’éprouve le besoin de me recentrer sur des questions théoriques, anthropologiques, pour étudier comment un contexte socio-historique permet, ou pas, de produire des œuvres. Chaque spectacle qui sera proposé dans cette journée essaiera ainsi de montrer comment un contexte produit des œuvres.

Vous faites pour cela appel à d’anciens spectacles que vous avez créés…

M.K. : Oui, cette journée a également une valeur rétrospective, la plus ancienne création datant de 2018. Mais, j’y proposerai également une nouvelle création, ainsi que deux courts-métrages. Avec La naissance de la tragédie, par exemple, il s’agit de se réétonner des conditions possibles de l’émergence des affects tragiques, ce que fait Julien Geffroy, en essayant de se reconnecter sur scène à ces affects. De la même manière, dans Vie et œuvre de Mamadou M Boh par l’acteur lui-même, Mamadou essaie de jeter un sort aux conditions administratives réservées aux travailleurs sans papiers pour exercer son métier d’acteur, qu’il exerçait déjà au Mali. Et dans Okina, Yuri Itabashi court après quelque chose qui lui est interdit par la communauté, à savoir interpréter Okina, à la fois pièce et rituel du théâtre nô, alors qu’elle est une femme. Ce sont trois spectacles où quelque chose est empêché.

Vous présenterez également deux courts-métrages…

M.K. : Absolument. Et le premier, Histoire performée des théâtres en crise(s), constitue une réponse inaugurale à la question que pose cette journée, à savoir quoi faire de cette bascule. Initialement, j’ai tenu une conférence issue de plusieurs années de travail sur les pratiques de la modernité théâtrale avec l’idée de comprendre comment les inventions formelles du théâtre moderne – si modernité il y a – se sont formulées comme des pratiques oppositionnelles. Et en donnant cette conférence, je me suis aperçu qu’on pouvait la synthétiser en un ciné tract, en convoquant notamment pas mal d’images d’archives. Pendant 25 minutes, on voit ainsi comment le théâtre dit moderne s’oppose à des blocs de crise. On y voit un peu mon panthéon théâtral aussi, avec, par exemple, Anne Bogart ou Meyerhold, ceux qui me donnent du courage pour ma pratique face à un monde qui performe son effondrement. Brecht a créé un théâtre pour une nouvelle ère scientifique, mais cette ère a du plomb dans l’aile avec les fake news notamment. Je pense qu’il nous faut un nouveau théâtre pour cette nouvelle ère postscientifique.

Enfin, vous mènerez une conférence avec Georges Didi-Huberman et produirez une installation…

M.K. : Georges Didi-Huberman montre que chaque époque crée ses propres besoins de représentations et d’images. Et cette question est aussi liée à la valeur qu’une société ou une époque accorde à la possibilité des affects. Son travail m’a beaucoup accompagné et donné à penser. L’entretien partira donc de l’intuition qu’on entre encore aujourd’hui dans le travail théâtral avec une identification forte à des courants post-modernes de l’art, où la question des affects est souvent reléguée derrière la forme, où s’opère une neutralisation des affects au profit de la pensée. Alors que dans mon théâtre, je souhaite aider les interprètes, à un moment donné du processus, à trouver un point d’hybris pour eux-mêmes du sujet qu’ils traitent, c’est-à-dire à retrouver le caractère dionysiaque des choses, l’endroit où le spectateur voit la transformation de l’état au monde du comédien. Par exemple, Julien Geffroy pleure beaucoup, de façon panique, pas sur des événements tragiques. Il peut pleurer sur tout, dans un débord qui a à voir avec un point d’exagération sociale, un état d’être au monde qui remet en cause la façon qu’on a d’être avec les autres. Quant à l’installation, elle constitue en une traduction et un montage d’éléments de monologue d’Empédocle, une pièce fragmentaire d’Hölderlin. Ce dernier a des mots d’ordre poétique révolutionnaires, un véritable programme utopique écocommuniste. Il appelle notamment à ce « que chacun soit comme tous », « qu’un ordre nouveau s’élève sur de frêles colonnes ». Il veut construire la beauté sur de petites choses, sur la pauvreté. Et cette installation agira dans ce sens, comme une sorte de mantra.

Propos recueillis par Eric Demey – www.sceneweb.fr

Travail théâtral
Un après-midi de théâtre, films et rencontres co-organisé par Maxime Kurvers

T2G Théâtre de Gennevilliers – CDN
le 22 mai 2026, de 14h30 à 23h

20 mai 2026/par Eric Demey
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