Élisabeth Bouchaud boucle son cycle consacré aux femmes scientifiques écartées de l’Histoire avec Marthe Gautier, « la découvreuse oubliée » de la trisomie 21. Le portrait d’une pionnière de l’ombre à laquelle Marie-Christine Barrault prête sa superbe dans une mise en scène aussi discrète que cette personnalité.
Elle s’appelait Marthe Gautier. Sa découverte a changé le visage de la génétique, mais qui se souvient d’elle ? Comme tant d’autres femmes sciemment ou négligemment poussées vers les oubliettes de l’Histoire, Marthe Gautier s’est vu confisquer la maternité de ce que, patiemment, payant de sa personne et de sa poche, elle avait réussi à identifier et prouver : l’origine du mongolisme. Spécialisée dans la technique de la culture cellulaire qu’elle avait apprise lors d’une formation supplémentaire aux États-Unis, à la prestigieuse école de médecine de Harvard, elle se voit confier à son retour, au sein de l’hôpital Trousseau, dans le service du professeur Turpin, une mission de recherche expérimentale sur le sujet, afin de déceler son origine chromosomique potentielle. C’est là, dans ce petit labo mal équipé, sans budget alloué, armée de microscopes peu performants, que Marthe Gautier découvre l’anomalie du chromosome 21, porteur d’un chromosome surnuméraire en lieu et place de la paire ordinaire.
Créée dans le cadre de la première saison d’une série théâtrale intitulée « Les Fabuleuses », conçue pour redonner lettres de noblesse et reconnaissance aux femmes chercheuses usurpées dans le milieu scientifique et médical, la pièce La Découvreuse oubliée (Marthe Gautier et la découverte de la trisomie 21) clôt le cycle après Exil intérieur (Lise Meitner et la fission nucléaire), Prix No’Bell (Jocelyn Bell et la découverte des pulsars) et L’Affaire Rosalind Franklin (Rosalind Franklin et la découverte de la structure à double hélice de l’ADN). L’ensemble est signé Élisabeth Bouchaud, à la tête de la Reine Blanche, Scène des Arts et des Sciences, personnalité atypique qui fusionne ses casquettes de scientifique et d’artiste pour s’employer, avec un engagement certain, à exhumer les parcours de chercheuses invisibilisées malgré l’importance et la pertinence de leurs découvertes. Physicienne de formation, autrice, comédienne, elle entend poursuivre sa démarche de réhabilitation avec une nouvelle saison sur les empêchées de l’Histoire, celles à qui on a systématiquement mis des bâtons dans les roues. Affaire à suivre, donc…
Pour ce dernier opus avant changement de focale, elle confie pour la seconde fois la mise en scène à Julie Timmerman, programmée en parallèle avec un projet plus personnel de sa propre compagnie Idiomécanic : L’Art d’être mon père. Le résultat est aussi humble et simple que la personnalité de Marthe Gautier semblait l’être. Le spectacle démarre sur ce jour du 31 janvier 2014, aux Assises de Génétique humaine et médicale, contraintes d’annuler l’intervention de Marthe Gautier à la dernière minute à cause des huissiers de la Fondation Lejeune mandatés pour surveiller le discours de la vieille dame. Liberté d’expression, vérité historique, en retraçant depuis ses débuts d’étudiante la vie de Marthe Gautier, Élisabeth Bouchaud témoigne d’un système d’oppression pernicieux qui obligeait les femmes à travailler doublement pour réussir et où elles se voyaient confisquer aisément la signature en première ligne de leur propre découverte. Ce que fit sans scrupule Jérôme Lejeune à la publication de l’article annonçant les résultats de la recherche.
Comme beaucoup d’autres, Marthe Gautier ne se battit pas pour ses droits. Elle ne cria pas au scandale, tourna la page et se consacra à la cardiologie pédiatrique. Dans un habile jeu de chevauchement de temporalités, le spectacle alterne entre l’interview qui a mis la puce à l’oreille d’Élisabeth Bouchaud à la suite de la censure de l’intervention de Marthe Gautier au congrès de 2014 et la reconstitution d’épisodes clés de sa carrière. Et, tandis que les années défilent sur un écran, on pénètre dans les arcanes d’une histoire malheureusement banale à l’époque. Il n’y aura ni esclandre ni révélation tonitruante, juste l’abdication courante d’une femme qui se laisse effacer. Mais le cours de l’Histoire et le mouvement pour l’avortement dans les années 1970 joueront un tour incongru à Lejeune, pris au piège de ses propres valeurs catholiques. L’ironie du sort qui fait le sel de ce récit sujet à controverse.
Dans un dispositif sobre et épuré, deux comédiens justes et précis dans le caméléonisme (Matila Malliarakis et Mathieu Desfemmes) endossent plusieurs rôles avec agilité. Du haut de son bel âge et de sa carrière cinématographique et théâtrale remarquable, Marie-Christine Barrault nous gratifie de sa présence souveraine et délicate pour donner à Marthe Gautier l’aura qu’elle mérite, tandis que, dans le rôle de la jeune chercheuse, c’est sa propre petite fille, Marie Toscan, qui interprète Marthe dans la fleur de l’âge. Et la jolie prise de relais qui s’opère à vue sur scène s’incarne doublement dans la filiation qui lie les deux actrices. La mise en scène de Julie Timmerman joue des glissements entre les époques et les personnages, elle s’efface derrière la discrétion de son personnage central, et les vidéos parcimonieuses de Thomas Bouvet viennent colorer le propos médical de ses images de chromosomes agrandis au microscope, baignant la scène d’un mystère appréciable.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
La Découvreuse oubliée
Texte Élisabeth Bouchaud
Mise en scène Julie Timmerman
Avec Marie-Christine Barrault, Marie Toscan, Matila Malliarakis, Mathieu Desfemmes
Assistante à la mise en scène Véronique Bret
Scénographie Luca Antonucci
Création lumières Philippe Sazerat
Costumes Muriel Mellet
Création son Mme Miniature
Création vidéo Thomas Bouvet
Accessoires Olivier DefrocourtProduction Reine Blanche Productions
Durée : 1h15
La Reine Blanche, Paris
du 22 janvier au 29 mars 2026Avignon-Reine Blanche, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
en juillet




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