Depuis 2019, l’Opéra national de Nancy-Lorraine dirigé par Matthieu Dussouillez déploie un programme citoyen qui touche chaque année plus de 35 000 personnes. Pour la deuxième année consécutive, l’opéra ouvre grand ses portes en ce mois de janvier avec huit événements donnés à titre gracieux. Rencontre avec un directeur qui souhaite partager son amour de l’opéra au plus grand nombre.
Quel bilan tirez-vous de l’opération menée en 2025 ?
On l’a renouvelée parce que cela a été un grand moment l’année dernière, fédérateur, et qui ressemble tout simplement aux valeurs de notre institution, portées par toutes les équipes, administratives, artistiques et techniques. On ouvre l’opéra au plus grand nombre. On transforme, par exemple, notre salle pour qu’elle devienne vraiment accessible aux personnes à mobilité réduite, en démontant les sièges pour pouvoir accueillir une multitude de fauteuils roulants. C’est important que notre bâtiment historique, qui date du début du XXᵉ siècle et qui fait partie du patrimoine, soit accessible à tout le monde. On ouvre les répétitions de l’orchestre au public, on propose un concert avec le chœur communautaire, un autre solidaire au profit de l’Institut de Cancérologie de Lorraine. On reçoit aussi beaucoup d’étudiants en situation de précarité . C’est ce que l’on fait tout au long de la saison, sauf que là, on le concentre sur un mois pour un festival solidaire.
Souvent, le public qui ne va pas à l’opéra, ou dans les théâtres, dit « Ce n’est pas fait pour moi ». Comment parvenez-vous à l’attirer ?
C’est notre optique tout au long de l’année. Le projet « Opéra citoyen » à Nancy s’appuie sur des conceptions et des valeurs, notamment celles de la philosophe américaine Martha Nussbaum, qui fait la distinction fondamentale entre les droits et la capabilité. On parle toujours de droit d’accès à la culture et, pendant des années, les opéras ont apporté cette réponse, en disant « Mais non, l’opéra c’est pas cher, il y a des tarifs pour les étudiants, pour les demandeurs d’emploi ». On s’est limité à ce prisme de la billetterie. Alors oui, les tarifs peuvent être accessibles, mais cela ne suffit pas, car il y a cette question de la capabilité. Comment un opéra qui est subventionné à 80 % par des fonds publics peut-il réellement être citoyen ? Comment fait-il pour garantir à toutes et tous les capabilités fondamentales ? À l’Opéra de Nancy, on part du principe qu’une vie sans art, sans création, sans reconnaissance sociale de base, c’est une vie en dessous du seuil de dignité humaine. Un opéra citoyen financé par le subside public se doit de créer les conditions d’accès à cette culture pour tous. On se doit de corriger cela pour permettre au public empêché physiquement ou socialement de venir à l’opéra. Il faut donc aller le chercher.
Est-ce que vous réussissez à fidéliser ce public qui n’a pas l’habitude d’aller à l’opéra tout au long de la saison ?
Je pense que le public se métamorphose. On ne fait pas cela que dans l’optique de fidéliser les gens ou de remplacer le public. En fait, il y a une réalité dans les opéras, et je crois que mes collègues pourraient dire la même chose : on n’a pas de problème de remplissage dans nos salles. En décembre, on a joué La Bohème à guichets fermés. Le public est là. La question, c’est aussi d’affirmer l’opéra comme une fabrique du sensible, comme un acteur puissant du lien social. C’est éminemment nécessaire parce que la société est en tension. Elle a besoin, plus que jamais, de vivant. Des études assez dingues de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) montrent que, chaque heure dans le monde, 100 personnes meurent de solitude. La culture et l’opéra doivent être des endroits où l’on se réunit pour fabriquer du lien social. On a conscience de la puissance de l’opéra qui, à la base, réunit des forces parfois contraires entre elles. Il y a parfois des batailles entre la musique, la mise en scène et le livret, et l’opéra permet de réunir tous ces arts, et aussi tous les publics.
Le nerf de la guerre, dans ce renouvellement des publics, c’est la jeunesse. Comment attirez-vous le jeune public ?
On y travaille de plusieurs manières. C’est assez incroyable de voir le succès chaque année de la soirée étudiante. On n’a pas pu accueillir tout le monde la dernière fois ! On propose aussi des formats dédiés pour les bébés à partir de deux mois, avec l’opération « Opéra berceau ». C’est complet depuis cinq saisons. Ils sont au coeur du spectacle, dans une forme avec deux chanteurs lyriques et quatre musiciens. Et puis, on a évidemment les concerts dédiés au jeune public, avec notre maîtrise citoyenne itinérante. Et on essaye d’amener, par la pratique, les enfants à l’opéra. Et je peux vous confirmer que ça marche.
Vous menez notamment un partenariat avec le CHRU de Nancy depuis août 2024 avec des interventions musicales en néonatologie auprès de nourrissons en grande prématurité. Avec quels effets sur ces nouveau-nés ?
Là, on est vraiment dans une alliance thérapeutique entre la culture et la santé, avec Aline Martin, mezzo-soprano du Chœur de l’Opéra, qui vient dans les chambres pour travailler à la fois sur la sérénité des mamans, des soignants et des enfants. Et quand elle chante, les constantes des enfants s’apaisent. Plus de quarante nouveau-nés prématurés ont bénéficié de ces interventions musicales en néonatologie depuis août 2024 dans un environnement médicalisé. Par le chant, les mamans arrivent plus facilement à parler à leur enfant, et il agit sur le développement cérébral du nourrisson par la stimulation auditive. Cette voix, pour l’enfant, elle est thérapeutique.
Est-ce que le décloisonnement des publics passe aussi par le renouvellement de la génération des artistes qui mettent en scène et par la présence de nouvelles formes, comme ce robot présent dans La Création en 2024 ?
C’est même le cœur de notre réacteur. Ces nouveaux artistes réinterrogent les formes et les imaginaires pour fabriquer du sensible, avec les matériaux de l’époque. On sait que l’intelligence artificielle appauvrit l’imaginaire et la pensée. Une scène de spectacle vivant est plus que jamais essentielle pour redonner de la richesse à l’imaginaire, redonner de la richesse au discours. La place de l’humain est importante, même dans ce monde numérique, et j’espère que la montée de l’intelligence artificielle sera équilibrée, au service de la richesse de la pensée et de l’imagination.
Ces dernières années, les maisons d’opéra souffrent en France, les saisons se réduisent. Comment arrivez-vous à vous maintenir à Nancy ?
Nous ne sommes pas épargnés. Il y a toujours cette martingale de dire qu’il faut des coproductions. Cela a été le cas de La Bohème, une grande coproduction de Dijon à Reims, en passant par Caen et Luxembourg. Mais cela ne suffit pas. Il faut pouvoir être souple sur les projets, sur la manière dont on programme. Quand je suis arrivé, il y avait cinq nouvelles productions par saison ; aujourd’hui, on est très loin de cela, on en fait deux ou trois, mais on parvient à rester un pôle de création et de production. Parfois, on produit pour d’autres, cela a été le cas avec Gypsy pour la Philharmonie, qui était premier producteur délégué, mais la création a eu lieu à Nancy. Le Concerto Danzante du mois d’avril est une production déléguée de la Philharmonie de Paris avec le CCN – Ballet de Lorraine, l’Opéra national de Nancy-Lorraine et Les Arts Florissants. La Philharmonie vient s’appuyer sur un tissu artistique et économique nancéien pour pouvoir créer ce spectacle. Et nous avons la chance d’avoir à nos côtés le CCN dirigé par la chorégraphe Maud Le Pladec. Le temps est à la collaboration pour être conforme à nos valeurs. Cela ne m’intéresse pas d’avoir toutes les stars de l’opéra à tout prix. Ce qui m’intéresse, c’est de proposer de la musique au plus haut niveau et de créer des moments artistiques et humains qui soient inspirants et stimulants.



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