Après nous, les ruines. Comme son titre l’indique, du texte de Pierre Koestel sourd une profonde mélancolie causée par l’effondrement du monde. Une fable d’époque et de génération autour d’un pique-nique dans un parc que la mise en scène de Lena Paugam déploie dans une sorte d’irréalité.
Avant que ne démarre Après nous, les ruines, on ne voit qu’un arbre sur la scène, dénudé. On pense à Beckett et En attendant Godot. L’arbre se révélera châtaignier, entouré d’herbes, de mousse et de rochers, et non pas au bord d’une route de campagne. Quatre jeunes gens (Esther Armengol Touzi, Ramo Jalilyan, Charlotte Leroy, Paolo Malassis) viennent d’ailleurs s’y retrouver pour un pique-nique ensoleillé. Ambiance légère soutenue par une musique excessivement guillerette, déplacements lents, répliques étranges comme si l’on s’écoutait sans vraiment se répondre. Il y a de l’amitié pourtant entre chacun, de l’amour même. Des relations faites de complicités et de désaccords. Des relations, fussent-elles avec une intelligence artificielle… Puis, la centrale explose.
Est-ce Tchernobyl ? Fukushima ? Ou une simple métaphore de la catastrophe climatique en cours ? Comme chez Beckett, l’histoire prend une dimension universelle. Et, comme chez Beckett, ça tourne en rond et ça se répète. Il y aura les quatre saisons, mais sans la joie de Vivaldi. Le printemps, il faut le dire, a été coupé par la catastrophe. À partir de là, tout se dérègle. Le langage, le numérique et les relations entre les quatre, qui se retrouveront néanmoins encore à intervalles réguliers. Un couple se défait, un enfant ne naît pas, les amitiés se fissurent. On essaie de vivre malgré tout, mais une forme de désespoir gagne chacun. On se retrouve en automne, en été, en hiver. Variations sur le même thème, désagrégation progressive des relations, et même des représentations du monde. Le mal-être s’instille de partout. On se dit que ce spectacle raconte aussi une génération perdue dans le chaos du monde.
Pierre Koestel en est de cette jeune génération, il a 36 ans. Il a reçu en 2023 le Grand Prix de littérature dramatique Artcena pour cette pièce qui ne manque pas de nous intriguer. À la structure formelle que propose le texte s’ajoute la mise en scène toute en étrangeté concoctée par Lena Paugam. Gestes lents, moments chorégraphiés, déplacements désynchronisés, soli, duos et places interchangées. Tout s’enchaîne comme une partition aux subtiles variations, créant une forme d’irréalité, mais, à force d’être désincarnés, les personnages versent dans la métaphore plutôt que dans le concret. Même si leurs décrochages nous racontent quelque chose de la difficulté contemporaine à vivre, à s’intégrer dans une réalité de plus en plus irrespirable. Souvent, jouer Beckett réclame du concret. Koestel n’est pas Beckett, mais son écriture, dans son audace, dans sa capacité à créer une atmosphère, aurait sans doute gagné à être moins redoublée. Pourtant, la représentation est ponctuée de jolies idées de mise en scène : une scéno mi-nature, mi-fake de Clara Georges Sartorio, avec une herbe en rouleaux qui se décollent comme chez Quesne et des écrans aux utilisations variées. Selfie de groupe, écran météo ou animations à l’esthétique japonisante. Atmosphère, atmosphère. Dans Après nous, les ruines, auprès de cet arbre, flotte une génération déracinée, des jeunes gens qui perdent pied.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Après nous, les ruines
Texte Pierre Koestel (Éditions Théâtre Ouvert | Tapuscrit)
Mise en scène Lena Paugam
Avec Esther Armengol Touzi, Ramo Jalilyan, Charlotte Leroy, Paolo Malassis
Scénographie Clara Georges Sartorio
Accompagnement choréographique Olga Dukhovna
Création sonore Lucas Lelièvre
Création vidéo Katell Paugam
Création lumières Jennifer Montesantos
Accessoires, costumes Jessica Buresi
Construction du décor Ateliers Artefab – Yann Chollet, Floriane Benetti
Régie générale Damien Farelly
Stage assistanat à la mise en scène Ismaël Hamoudi-Cordier
Régie lumières Solen Monot
Régie son Théo Cardoso, Félix Mirabel
Régie plateau Arthur MichelProduction Compagnie Alexandre
Coproduction Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines ; Les Scènes du Golfe – Théâtres de Vannes & Arradon ; Théâtre du Pays de Morlaix ; l’Archipel, pôle d’action culturelle de la Ville de Fouesnant-les Glénan, Scène de territoire de Bretagne pour le Théâtre
Avec la participation du fonds de soutien à l’insertion professionnelle de l’école du TNBAprès nous, les ruines est publié aux éditions Théâtre Ouvert | Tapuscrit. Il est lauréat du Grand Prix de littérature Dramatique Artcena 2023. La Compagnie Alexandre est conventionnée par la DRAC Bretagne et la Région Bretagne. Elle est associée aux Scènes du Golfe – Théâtres de Vannes et Arradon, au Théâtre de Lorient – Centre dramatique national et à la Comédie de Béthune – Centre dramatique national.
Durée : 2h
Théâtre Ouvert, Paris
du 30 mars au 11 avril 2026La Lucarne, Arradon, avec les Scènes du Golfe
le 28 avrilThéâtre National de Bretagne, Rennes, dans le cadre du Festival du TNB
du 24 au 28 novembreL’Archipel, Fouesnant
le 1er décembreThéâtre du Pays de Morlaix
les 15 et 16 décembre



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