
Salto, El Nucleo / Photo Arnaud Bertereau
Au cœur du Sud Ardèche, dans un village mi-médiéval mi-antique, se tient, du 9 au 14 juillet, le Festival d’Alba(-la-Romaine), indissociable du Pôle national des Arts du Cirque de La Cascade qui l’organise depuis quinze années. Grands et petits formats pour des grands et petits spectateurices, parmi lesquels, dans une ambiance festivalière si douce, les très convaincants TopDown de la compagnie Triochka et Le Vertige de l’envers de la compagnie L’Envolée Cirque.
Tout en allusions, mais en mode combattif, des artistes du Festival d’Alba ont pris la parole pour remercier – systématiquement, chaleureusement – les équipes de la manifestation, les permanents, les intermittents, comme les 150 bénévoles, mais aussi, parfois, pour dire que la vigilance doit rester de mise, même si le Rassemblement national a été écarté du pouvoir à l’issue des élections législatives qui ont animées les discussions et tant inquiétées le milieu culturel – entre autres – au cours des dernières semaines. À l’issue du si délicat spectacle Le Vertige de l’envers, qu’il a créé et joue avec Pauline Barboux, Nicolas Longuechaud, moitié du duo de la compagnie L’Envolée Cirque, a jonglé avec des anneaux tantôt blancs, tantôt oranges, et a tenu à nous montrer leur double face car « il ne faut pas se contenter de ce que l’on voit, mais en faire le tour ». CQFD. Le message politique passe. La résistance de ces compagnies se manifeste aussi dans leur art, celui de rendre possible l’invention et l’illusion – des balles et des chaises qui flottent –, de se servir avec grâce des suspensions de leur scénographie, sans esbroufe, mais avec une lenteur qui confine au manifeste.
La troupe survitaminée d’El Nucleo a aussi fait un appel à ne pas baisser la garde bien accueilli – ce n’est pas le cas dans tous les festivals où l’on a souvent entendu que de telle paroles « n’avaient pas leur place ici » – après avoir défié, dans Salto, la pesanteur sur des trampolines, une bascule, devant les 700 personnes du théâtre antique, complet chaque soir. « Le festival se porte bien dans le monde où on est », concède Alain Reynaud, directeur du Pôle national des Arts du Cirque de La Cascade et donc de ce Festival d’Alba. Malgré des changements de dirigeants politiques locaux, les finances se maintiennent. Après l’État, le Département reste le principal subventionneur de cette manifestation – 20% des 1,4 millions d’euros alloués à La Cascade chaque année, dont 630 000 euros fléchés sur le festival – qui n’a cessé de grandir – 30 000 spectateurs et spectatrices aujourd’hui contre 10 000 au début. Les charges fixes – eau, électricité, transports, logement… – ont augmenté, mais la programmation reste dense – treize spectacles dans cette 15e édition –, même si son directeur « aimerait faire deux fois plus » pour soutenir les compagnies si impactées par la baisse de 200 millions d’euros – dont 96 millions directement pour la création – opéré par le ministère de la Culture en 2024. Il n’y a pas de renoncements à de grandes formes notamment.
L’autre grand plateau, hors amphithéâtre, est celui qu’occupe la compagnie Ea Eo avec Les Fauves. Venue avec son barnum pour quatre solo-installations autour de son chapiteau, elle est toutefois privée de son « toit-bulle », qui ne tenait que par le lestage d’un large boudin d’eau impossible à mettre en place dans une région régulièrement en proie à la sécheresse. L’absence de toit est de plus en plus courante, tant il devient compliqué d’exercer son métier de circassien dans des étuves où les 45 degrés sont atteints au niveau des trapèzes suspendus. Comme pour Les Colporteurs en 2022.
Entre rudesse du monde du travail et rite initiatique
Dans le contrefort verdoyant de La Roche, la diversité du nouveau cirque s’est aussi exprimée. Avec TopDown, la Triochka dit, en faisant preuve d’une grande élégance et de portés sans cesse renouvelés – ah cette façon, entre beaucoup d’autres, pour l’une de grimper sur les deux autres en colimaçon ! – pour dire, loin du défilé haute-couture printemps-été Dior 2019 pour lequel elles ont été sollicitées, la rudesse du monde du travail. Pour se déplacer, briller en société, se dispenser des tâches ingrates, il faut que d’autres fassent le job. En l’occurrence, la porteuse, qui prendra sa revanche durant quelques pas de danse sur une musique jazzy, moquant ainsi, et avec le sourire, ces femmes pressées et robotisées.
C’est aussi dans ce coin qu’a été proposé le cirque beaucoup plus contemplatif de Huellas, premier projet de la compagnie Hold-up du cinéaste et metteur en scène Olivier Meyrou et du circassien formé à l’ENACR de Rosny-sous-Bois, Matias Pilet. Aux côtés de son complice interprète Fernando González Bahamóndez et de la musicienne chanteuse Karen Wenvl, ce dernier invente une sorte de rite réellement initiatique : sur un plateau de terre glaise, il s’agit de suivre les traces de Néandertal pour revenir aux origines humaines. Alors, ils fouinent la terre, cherchent des « traces » – traduction du nom espagnol du titre du spectacle –, se roulent dedans, et découvrent aussi, en quelque sorte, leurs corps, s’essayant à des acrobaties qui ne prennent jamais le dessus sur les sensations et le ressenti qu’ils transmettent.
« Il faut que le cirque soit une langue pour se parler »
Sur un mode plus humoristique, Macarena Gonzalez Neuman, dans son solo de clown parodique sur les « mouchicides » – qui éradique-t-on, pourquoi et au service de qui ? – Les Mouches (rien à voir avec Jean-Paul), le trio de la Keep Company avec Underfoot et le duo des Enfants Sérieux avec Happy Apocalypse to you complètent cette programmation – non exhaustive – qui couvre le spectre du nouveau cirque accessible à toutes et tous, que ce soit de manière payante ou gratuite –deux spectacles par jour ont lieu sans billetterie.
« Il faut que le cirque soit une langue pour se parler, souligne Alain Reynaud. Qu’osons-nous ? Causons-nous ! Puisque nous sommes là pour oser et pour établir un dialogue. Si on n’ose trop et qu’on se coupe du dialogue, ça ne va pas et, en même temps, si on n’ose plus et que ça devient un consensus trop grand, ça ne marche vraiment plus ». D’où la recherche d’un équilibre constant parfaitement lisible dans ce festival.
Malgré le contexte économique de plus en plus serré, « je ne vais pas devenir un régulateur, mais j’ai envie de rester un moteur et d’alimenter la passion des gens [les jeunes circassiens en devenir, NDLR]. On est dans l’utopie, ce monde a besoin de ça. J’essaie d’être gérant et exagérant », affirme celui qui est aussi, et avant tout, un artiste-clown. En septembre, il reprend à La Cascade son premier solo, Le Pas seul, créé au Prato en octobre dernier.
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr
Festival d’Alba 2024
du 9 au 14 juillet
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