Photo Herwig Prammer
À l’Opéra de Paris, Calixto Bieito conclut enfin son Ring de Wagner qui reste en grande partie raté. Cette fin du cycle signe d’autant plus la capitulation du metteur en scène que ce dernier n’est même pas venu saluer.
Annulé en 2020 pour cause de pandémie de Covid-19, puis entamé cinq ans plus tard, le Ring de Wagner par Calixto Bieito trouve donc enfin son point d’achèvement avant de se redéployer sous la forme de deux cycles complets. Avec ses images de big data (L’Or du Rhin), de ravageuse guerre nucléaire (La Walkyrie) et de nature insidieusement pervertie (Siegfried), cette version de la tétralogie peuplée de robots, d’humanoïdes et de mutants, ambitionnait de suivre un axe de lecture post-apocalyptique, pour plonger le public dans un contexte alliant haute technologie et profonde dystopie, dominé par la virtualité numérique comme par l’aliénation et la déshumanisation qu’elle entraîne.
Toujours plus sombre, toujours plus laid, toujours plus ennuyeux, le dernier volet qu’est Le crépuscule des Dieux s’ouvre sur un grand métier à tisser autour duquel les trois Nornes retissent les fils des épisodes précédents, au milieu d’une forêt de câbles électriques entrelacés. C’est ensuite autour d’une immense table ovale que se concentre la cour des Gibichungen dont quelques projections de divers palais en arrière-plan ravivent l’attrait pour la grandeur. Après la mort de Siegfried — couché inerte sur la dite table entre la porcelaine et les chandeliers, l’abdomen transpercé par les couverts du dîner —, il ne reste plus qu’à contempler la fumeuse grisaille et le vide sidéral qui engloutissent les restes d’un monde résolument éteint.
Comme la partition cultive la réminiscence des leitmotifs exploités au long des précédents opus, la mise en scène reconvoque ses motifs fétiches. On retrouve les héros comme on les avait laissés : un Siegfried sauvageon et histrion en chemisette déchirée et ensanglantée, jouant avec son anneau d’or de la taille d’un gros collier ; et une Brünnhilde entre l’enfance et l’âge adulte, engoncée dans un uniforme noir de commando peu saillant et tenant comme un jouet la tête de Grane au bout d’un manche à balai. Sans feu ni bûcher, son final tragique paraît d’une grande sobriété avant qu’elle ne commence à tournoyer comme une toupie déboussolée. Les Filles du Rhin ont, quant à elles, troqué leur combinaison de plongée pour de faux tailleurs chics de vieilles bourgeoises. Le retour d’un arbre renversé, le passage de la bestiole télécommandée de Wotan et un kaléidoscope d’images numériques indéchiffrables tentent d’habiller le vide scénique, où aucune surprise n’est ménagée et aucune idée n’est développée.
Marques de fabrique de l’univers de Bieito, la violence radicale et l’humour dérisoire semblent ici s’être émoussés. Une direction d’acteurs sommaire, voire paresseuse, même dégradante pour les chanteuses, réduit les interprètes à s’égarer dans l’anecdote ou à se figer, livrés à eux-mêmes, à l’avant-scène. Cela n’altère ni l’intensité de l’Alberich toujours subtil de Brian Mulligan qui apparaît brièvement au début du deuxième acte, ni celle de la Waltraute estropiée de Eve-Maud Hubeaux couverte de brûlures et de plaies qui subjugue de présence scénique et de solidité vocale. Statique et enlaidi, lui aussi, le Chœur conserve puissance et homogénéité..
Fulgurant dans la Deuxième Journée, Andreas Schager possède une voix éclatante qu’on croirait faite d’acier mais qui a paru trop raide et mal maîtrisée en fin de soirée. La Brünnhilde attachante et enfantine de Tamara Wilson privilégie la musicalité au volume brut. Son soprano clair et nuancé sait passer avec lyrisme de la douceur à une force plus vindicative. Johannes Martin Kränzle s’avère impeccable en sordide Gunther, tandis que Sinead Campbell Wallace parvient à rester digne en Gutrune, même rampante et délirante. C’est surtout le Hagen Mika Kares, à la fois terrible et classieux qui fait une plus forte impression, notamment lors de son appel aux armes d’une autorité venimeuse.
Avec ses hauts et ses bas, la direction fluctuante, parfois évanescente, de Pablo Heras-Casado continue de susciter des impressions contrastées. Sans être d’une imagination étourdissante ni très généreuse en grandes envolées exaltées, sa lecture assure un soin précieux du détail et du beau son. L’Orchestre de l’Opéra s’affermit dans l’ampleur sans renoncer au raffinement. Les pupitres brillent d’un certain éclat, même si ce n’est pas une incendiaire coulée de lave sonore qui embrase le monde et scelle sa destruction.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Le Crépuscule des dieux
Richard WagnerDirection musicale : Pablo Heras-Casado
Mise en scène : Calixto Bieito
Cheffe des chœurs : Ching-Lien Wu
Orchestre et Chœurs : de l’Opéra national de ParisSiegfried : Andreas Schager
Gunther : Johannes Martin Kränzle
Hagen : Mika Kares
Alberich : Brian Mulligan
Brünnhilde : Tamara Wilson
Gutrune : Sinéad Campbell Wallace
Waltraute : Eve-Maud Hubeaux
Première Norne : Aude Extrémo
Deuxième Norne : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Troisième Norne : Sinéad Campbell
Wallace Woglinde : Margarita Polonskaya (Membre de la Troupe lyrique de l’Opéra national de Paris)
Wellgunde : Isabel Signoret
Flosshilde : Katharina MagieraDurée 5h50 (avec 2 entractes)
Opéra Bastille, Paris
du 8 au 18 octobre 2026




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