À La Réunion, Lakadémi Komidi propose une formation en dehors de tout cadre habituel : totalement gratuite, accessible sans pré-requis et professionnalisante, elle vient combler un manque criant de formation initiale sur l’île.
Ni exactement une école, ni totalement une formation, mais plutôt « un chaudron de création » comme aime à la décrire son directeur artistique, le metteur en scène Éric Bouvron. Lakadémi Komidi a recruté en janvier sa deuxième promotion d’apprentis comédiens et comédiennes. Elle se veut une formation complémentaire, qui ne se substitue pas à une école de jeu ou à une formation diplômante, mais qui à la particularité de tendre la main à des profils très divers. De 21 à 64 ans, artiste professionnel ou en voie de professionnalisation, diplômé d’une école d’art ou non, chacun vient avec des envies différentes : développer un réseau, approfondir un outil ou tout simplement donner forme à un désir artistique. Personne n’a le même objectif, personne n’est là pour les mêmes raisons. Et c’est une force, affirme Mathilde Hasemann, jeune comédienne passée par l’École supérieure d’art dramatique à Paris, avant de revenir à La Réunion peaufiner sa formation au sein de Lakadémi. « On s’apporte beaucoup les uns et les autres, sourit-elle. Même si on n’est pas au même endroit de nos parcours ». Pour Karine Letombe, intégrer cette promotion s’apparente à un changement de vie drastique. Cette animatrice socioculturelle de 53 ans a toujours navigué proche du théâtre sans jamais oser sauter le pas. Jusqu’à ce qu’elle pousse la porte de Lakadémi. Depuis janvier, une semaine par mois est dédiée à son rêve. « À mon âge, je n’aurais jamais pu imaginer qu’on m’accorde une telle confiance. Je n’ai jamais été portée comme ça de toute ma vie », confie la mère de deux enfants.
À La Réunion, la formation initiale est quasi inexistante dans le spectacle vivant, excepté celle dispensée par l’École supérieure d’art de La Réunion et le Conservatoire à rayonnement régional. Alors, ce format hybride attire : de quinze candidatures en 2023, à sa création, Lakadémi en a reçu trente cette année. Oudjoune May, elle, s’est trouvée un peu démunie à sa sortie du Conservatoire, à tout juste 18 ans. Après une prépa littéraire, elle a rejoint Lakadémi, un peu pour se rassurer. Trois ans après, elle rêve d’écriture et de mise en scène. « Être comédienne, c’est mon rêve depuis que je suis petite, ose la jeune fille. Et j’en prends de plus en plus le chemin. »
« Excellence, transmission et création, ce sont les trois piliers sur lesquels on s’est basés pour imaginer ce parcours », résume Éric Bouvron. Sur trois ans, chaque promotion accède gratuitement à un stage de huit jours de formation intensive par mois dispensé par de grands noms du théâtre français, comme Philippe Torreton, Anne Bourgeois, Serge Poncelet, mais aussi des formateurs venus du monde entier, comme le performeur new-yorkais Simón Adinia Hanukai ou la jeune metteuse en scène Clémence Audas. Jeu, mise en scène, masques, bruitage, danse… la formation se veut complète. La contrepartie ? Donner des ateliers de création dans les écoles de la commune, avec comme objectif que l’ensemble des académiciens valident leurs heures d’intermittence et participent à la création finale présentée dans le Off d’Avignon. Ainsi, l’année dernière, une partie d’entre eux faisaient partie de la distribution du Songe, mis en scène par Éric Bouvron et présenté au Théâtre des Gémeaux, à Avignon.
Pour qu’un tel projet fonctionne – dont le coût est estimé à 24 000 euros par académicien –, il faut être adossé à un mécène, ici le Fond Réunion des talents, mais aussi à un réseau de solidarité, ici composé des équipes bénévoles du festival de théâtre Komidi, qui a lieu tous les ans au mois de mai sur l’île. Ce sont eux qui prennent en charge l’encadrement et la gestion du projet, mais également l’accueil et l’accompagnement des académiciens. Enfin, il faut s’adapter aux contraintes insulaires : les cours sont dispensés de 16h à 22h, des horaires compatibles avec la vie professionnelle des uns et des autres, et qui permettent d’éviter les embouteillages, véritable fléau sur l’île. Pour sa deuxième promotion depuis sa création, Lakadémi s’affirme comme un outil complémentaire inspirant qui participe à asseoir l’écosystème Komidi comme acteur majeur du spectacle vivant réunionnais.
Fanny Imbert – www.sceneweb.fr


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