Et si l’utopie d’un monde meilleur passait par l’accession du RN au pouvoir ? C’est l’audacieuse invention de Magali Mougel qui, dans La Décalcomanie, joyeusement mis en scène par Julien Kosellek, redonne foi en la possibilité d’un avenir lumineux sans omettre combien, pour l’instant, le nôtre est sombre.
« Lorsque j’ai commencé ce texte, je ne savais pas que le Président Macron allait dissoudre l’Assemblée quelques jours plus tard après en avoir achevé l’écriture. Sinon imaginez mon pouvoir ! », glisse malicieusement Magali Mougel dans la présentation de son texte. La Décalcomanie, en effet, récit utopique et dystopique à la fois, imagine un futur proche et lointain – 2037 –, celui d’une société qui aura vu le RN accéder au pouvoir, hypothèse dont la dissolution lancée comme une grenade par Macron semble nous avoir conséquemment rapprochés. Fruit d’une commande d’un réseau intitulé « La pièce manquante », le cahier des charges en a été établi par un groupe de citoyennes et citoyens éloignés du théâtre qui, au terme d’un processus de rencontres avec des auteur·rices, critiques et spectacles, ont rédigé un ensemble de desiderata qui se devaient d’être respectés par l’autrice et le metteur en scène, qui ne porte pas pour la première fois ses textes, Julien Kosellek. Le premier de ces commandements : que le spectacle propose « quelque chose de lumineux mais pas seulement une petite tache de lumière au milieu d’un quotidien désespérant », sans verser pour autant dans le « feel good movie ».
Magali Mougel – dont l’extraordinaire capacité à proposer des formes d’écriture à chaque fois différentes, mais tout le temps hautes en qualité, n’en finit pas de nous étonner – a conçu, suivant les préceptes des commanditaires, un récit qui conjure donc le pire en le dépassant. Bienvenue ici dans un monde où l’Est et l’Ouest de la France sont séparés parce que l’extrême droite a pris le pouvoir et entraîné la sécession d’une partie du pays, qui a voulu renouer avec la liberté, la tolérance, la justice sociale, le respect de l’environnement, de l’altérité… Bref, pour ce monde dont on rêve de l’autre côté de l’échiquier. Bien sûr, le propos aurait ainsi pu se faire manichéen et didactique, mais Mougel l’a ficelé dans une histoire qui n’hésite pas à se moquer des travers du camp progressisto-écolo-inclusif et prend la forme d’un récit ponctué de flashbacks, alternant scènes intimes et de la vie politique.
Son histoire est donc centrée autour de Marie Claire Claude Jean Sherpa, interprétée avec brio par Maly Diallo, personnage fluide et multiforme au cœur de la résistance à l’Est et de la renaissance de l’Ouest. Elle refuse initialement d’aller reconnaître le corps de Danny, qui vient d’être retrouvé mort du côté facho du pays, et toute la pièce procédant par flashbacks autour de leur relation retrace en même temps les événements qu’a traversés la France entre 2023 et 2037. L’écriture de Mougel se fait fragmentaire et passe avec souplesse du récit au jeu dans une succession de ruptures de ton dont le metteur en scène Julien Kosellek a fait le carburant d’un spectacle ménageant toujours l’inattendu, et variant sans cesse les registres avec peu de moyens et beaucoup de finesse. Très drôle, s’appuyant sur une distribution engagée mettant particulièrement en valeur les excellentes comédiennes Natalie Beder et Paola Valentin, avec deux simples rangées de panneaux argentés en fond de scène, des costumes parfois extravagants, et un parfait sens du rythme et des transitions, La Décalcomanie dessine ainsi sous forme de farce un avenir radieux, forcément teinté woke et justice sociale, tout en soulignant la nécessité de gagner la bataille des mots et en soulevant les énergies nécessaires à toute révolution. Redonnant la parole aux commanditaires à travers un cahier de doléances projeté sur grand écran, le spectacle fait in fine se rejoindre fiction et réalité, et laisse espérer que l’utopie se trouve peut-être davantage à portée de main qu’on ne pourrait le croire. La Décalcomanie, pari gagné, place ainsi en l’énergie de la génération Z le pouvoir de produire un avenir inversé de notre triste aujourd’hui.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
La Décalcomanie
Écriture Magali Mougel
Mise en scène Julien Kosellek
Avec Natalie Beder, Maly Diallo, Bilal El Mehia, Alban Fèvre, Paola Valentin
Costumes Annie Melza Tiburce
Conseil scénographie Nathalie Savary
Arrangements et musiques originales Ayana Fuentes Uno
Création sonore Julien Kosellek
Régie Guillaume PonsProduction estrarre
Coproduction Théâtre Antoine Vitez – Scène d’Ivry, Le service du spectacle vivant de Champigny-sur-Marne
Soutiens DGCA au titre du compagnonnage autrice, DRAC Ile-de-France
Avec le soutien de l’Adami
Avec la participation artistique du studio ESCAEstrarre est en résidence au Théâtre Antoine Vitez – Scène d’Ivry de 2022 à 2025. Estrarre est conventionné par le département du Val-de-Marne au titre de l’aide au développement
Durée : 1h15
Théâtre Antoine Vitez, Scène d’Ivry
du 7 au 22 novembre 2025Théâtre de Belleville, Paris
du 6 au 28 janvier 2026Théâtre de Champigny-sur-Marne
le 9 avril


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