Avec Je vous salue Mami présenté à la Maison des Métallos, la gagnante de Drag France All Stars, Mami Watta, s’adonne à son premier one-woman-show et lève le voile, avec une fragilité aussi piquante et drôle que sincère et touchante, sur les douloureuses fondations d’une reine du drag français.
Du Casino de Paris à la Fête de l’Humanité, de la Maison des Métallos à la Nouvelle Eve, sans compter les multiples salles en dehors de la couronne francilienne, le drag français fait, en cette rentrée, un grand bond en avant dans l’extension de son territoire dramatique. Tandis que la quatrième saison de l’émission Drag Race France diffusée par France 2 vient de s’achever, et de couronner Lana Cotta « nouvelle reine du drag français », sa présentatrice, Nicky Doll, et ses dix participantes s’apprêtent à fouler les planches du Casino de Paris, puis à partir en tournée, pour donner corps à un show mis en scène par Thomas Jolly. Loin d’être en reste, quelques-unes des prétendantes des années précédentes n’en finissent plus, elles aussi, de sortir des lieux de représentation à majorité confidentiels où elles ont longtemps été cantonnées. Quand Elips, Kam Hugh, Mami Watta, Misty Phoenix et Soa de Muse ont servi un Royal Show iconique aux spectatrices et spectateurs réunis pour la Fête de l’Humanité, la gagnante de la première saison, Paloma, après avoir oeuvré sous la direction de Valérie Lesort dans Que d’espoir !, s’est vu offrir au cours des derniers mois une place auprès de Clémentine Célarié dans le Potiche piloté par Charles Templon au Théâtre Libre. Si Soa de Muse préfère, quant à elle, participer à des projets plus politiques, à l’image du Romancero Queer de Virginie Despentes ou du cabaret imaginé par le collectif La Bouche qui, chemin de la renommée aidant, se produit sur des scènes de plus en plus institutionnelles, d’autres se lancent dans des odyssées en solitaire, à la manière de la reine de la saison 3, Le Filip, et de son Tapage Nocturne, donné à la Nouvelle Eve, ou de Mami Watta.
S’adonnant à un exercice, le one-woman-show, où on l’attendait sans doute moins que d’autres de ses soeurs, c’est d’abord telle qu’en elle-même que nous apparaît la finaliste de la saison 2 et gagnante de la version All Stars de Drag Race France dans les premières minutes de son Je vous salue Mami. Accompagnée de sa couronne de reine vaillamment remportée, cintrée dans une sublime robe bleu ciel et perchée sur des talons qui mettent autant en valeur son inénarrable taille de guêpe qu’ils piétinent le long voile qui lui descend de la tête aux pieds, Mami Watta ne tarde pas à faire réapparaître les côtés les plus saillants et piquants de son personnage, jouant, tout à la fois, de son drag sexy en diable et de cette langue qu’elle est loin d’avoir dans sa poche. Sollicitant éhontément les applaudissements, fière d’elle-même, jusqu’à en être parfois imbue, la queen se met à balancer quelques uppercuts humoristiques à ses soeurs vues à la TV et, pour le plus grand plaisir d’un public irrigué par ces références et friand de ce type de saillies, Elips, Kam Hugh, Soa de Muse, Misty Phoenix ou encore, et bien sûr, Nicky Doll, pour ne citer qu’elles, en prennent méchamment pour leur grade. Suivant la plus pure tradition de la shade héritée de la culture ballroom, Mami Watta l’instaure en principe d’écriture durable capable non pas seulement de se payer la tête des unes et des autres, mais aussi, et peut-être surtout, de prendre de la distance et de la hauteur par rapport à son propre vécu qu’elle n’hésite pas, par petites touches successives, à nous livrer, pour mieux s’en délivrer.
Au lieu de se borner à la logique du pur spectacle à sketchs propre au stand-up, mais sans se priver de tous ses instruments – telles ces interactions régulières avec le public qu’elle apprend à découvrir, y compris jusque dans les dernières rangées, sans jamais s’abaisser à la logique un peu trop facile, et maintes fois observée, de la tête de turc –, la queen opère un virage aussi simple que subtile pour rebroder point après point le canevas de sa trajectoire. Loin d’une simple coquetterie en forme de pied de nez à la sphère religieuse, le titre, Je vous salue Mami, prend son relief au long de son récit, lorsque celle qui n’est pas « née avec une cuillère en argent dans la bouche », mais porte une croix catholique autour du cou, replonge dans son enfance à Abidjan, où elle est née, entourée par des parents à ce point croyants qu’ils préféreront à la voie de l’acceptation et du soutien de leur enfant celle des cruelles thérapies de conversion. De la Barbie qu’on refuse de lui acheter – mais qu’elle est devenue, dit-elle dans un sourire vengeur – au télécrochet American Idol dont elle réinvestit la logique avec ses cousins tandis que la guerre civile fait rage en Côte d’Ivoire, de son premier rôle de femme interprétée dans un conte africain – au grand dam de sa mère – à la mort tragique de sa soeur qui lui apportait un soutien essentiel, et jusqu’à son arrivée en France, à Bordeaux, puis à Paris, pour poursuivre ses études en droit qu’elle couronnera par l’obtention d’un master, Mami Watta convoque ces fragments de vie, souvent douloureux, qui ont forgé celle qu’elle est aujourd’hui.
Jamais avare d’un bon mot, qui fait bien souvent mouche, pour remettre à distance un chapitre du passé qu’elle souhaite refermer après l’avoir plus exposé qu’exploré, la queen, qui a encore besoin de quelques dates pour trouver son véritable rythme de croisière et sa pleine assurance scénique – ce qui occasionne, à ce stade, par effet ricochet, de jolis tremblements –, semble alors baisser un peu la garde, fendre un tantinet l’armure et donner accès, sans aucun pathos, à l’envers de son habituel décor fait de robes iconiques et de lip sync légendaires. En réponse à celles et ceux qui s’attendraient à un défilé haute couture ou à un long roast ininterrompu, et en seraient alors – et c’est heureux – pour leurs frais, Je vous salue Mami s’impose comme le pas de côté d’une artiste qui ose s’aventurer sur des chemins créatifs différents de ceux qu’elle connaît si bien, avec la prise de risque qu’une telle aventure suppose. Maniant les arts de la rupture et du décalage, à l’image de cette séquence de voguing sur une marche funèbre, Mami Watta y assume et affine son caractère foncièrement hérétique qui, loin de faire la révérence aux dominants, sculpte, même si cela doit occasionner quelques blessures, une vision de la vie et une trajectoire d’existence avec laquelle elle paraît éminemment alignée et sincère. En cela, elle confère à cette veine intime une dimension politique, et prouve de la subversion et de l’insoumission le caractère essentiel.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Je vous salue Mami
Avec Mami Watta
Mise en scène Amiel Maucade
Manager Paul Levrez
Création lumière Adèle OheixProduction Fourchette Suisse Productions
Durée : 1h05
Maison des Métallos, Paris
du 15 au 24 septembre 2026Salle Victor Hugo, Lyon
le 2 octobreComédie d’Aix, Aix-en-Provence
le 3 octobreThéâtre à l’Ouest, Auray
le 11 octobreCité des Congrès de Nantes, Auditorium 800
le 16 octobreLille Grand Palais, Salle Louis Pasteur
le 18 octobreL’EMC2, Saint-Grégoire
le 21 novembrePalais des Congrès de Tours, Salle Ronsard
le 22 novembreThéâtre Trianon, Bordeaux
le 2 décembreCentre Culturel – Théâtre des Mazades, Toulouse
le 3 décembreThéâtre Le Colbert, Toulon
le 18 décembre

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