Avec Une vie parisienne, la dramaturge et metteuse en scène Irène Bonnaud déploie une passionnante plongée, portée par une distribution de haut vol, dans les oeuvres d’Heinrich Heine et de Jacques Offenbach. Avant sa création en janvier à Châteauvallon-Liberté – Scène nationale de Toulon, le spectacle a été présenté lors d’une sortie de résidence à Lilas en Scène.
Heinrich Heine (1797-1856) et Jacques Offenbach (1819-1880). Le premier, tout à la fois écrivain, nouvelliste, dramaturge, journaliste, essayiste et poète, s’exile à Paris en 1831 et y restera jusqu’à sa mort précoce en 1853 ; l’autre, compositeur et violoncelliste, y débarque en 1833 et y demeurera jusqu’à la fin de sa vie. Pourtant, comme l’écrit Irène Bonnaud dans la note d’intention d’Une vie parisienne, ces « deux plus célèbres immigrés allemands de Paris ne se sont jamais rencontrés ». Jouant avec la référence à La Vie parisienne, l’une des œuvres les plus connues du compositeur, la dramaturge et metteuse en scène imagine un spectacle qui, dans une forme aussi modeste que généreuse, réunit les créations respectives de ces deux artistes juifs allemands. Et passe par « une » vie spécifique pour nous plonger dans « la » vie d’une époque.
Cette immersion, portée par quatre interprètes virtuoses – le pianiste et directeur musical Benjamin Laurent, la soprano Mylène Bourbeau, le comédien François Chattot et la mezzo-soprano Aurore Ugolin –, se tresse à notre société contemporaine dans les sujets comme dans la dramaturgie malicieuse : ainsi, Heinrich Heine, spectre quittant sa tombe du cimetière Montmartre, croise de jeunes artistes d’aujourd’hui, et c’est avec leur aide qu’il retraverse sa vie. Telle une chronique au long cours, le spectacle déplie la rencontre d’Heine avec Mathilde, qui deviendra son épouse, la Monarchie de Juillet et les massacres de 1849, l’antisémitisme bien ancré des deux côtés du Rhin – et qui perdurera bien après la mort d’Heine (ses livres seront parmi ceux brûlés par les nazis en 1933) –, le capitalisme financier, la révolution industrielle, son enfance allemande, le cancan, etc.
Si le spectacle ne verra sa forme définitive se déployer qu’en janvier, c’est une particulièrement aboutie et maîtrisée articulation d’univers artistiques, littéraire et musical, que l’on découvre, portée par quatre artistes, on le redit, à l’interprétation incroyable de plasticité, de tenue et de justesse – citons François Chattot capable d’être enfant, puis vieillard, tout cela dans un jeu semi-distancié, proche du récitatif. Et quoique, pour cette sortie de résidence, la violoncelliste Cécile Vérolles manque à l’appel, quoique certains artifices de mise en scène soient absents – il en va ainsi de projections vidéo ou d’une partie de la création lumières –, quoique les interprètes lisent encore parfois leur texte, tout est déjà là. « Tout », soit la capacité dans une forme ingénieuse, fondée sur le jeu et recourant modestement à quelques éléments – un bureau et une chaise à jardin pour l’auteur et poète, un portant avec des costumes et des chaises en fond de scène, un banc à cour situé tout près du piano –, à nous plonger au cœur du XIXe siècle. Dans cette création se moquant des frontières entre les arts, que l’on pourrait tout autant qualifier d’opéra de poche que de théâtre de chambre opératique, tout se fonde sur la fluidité, rappelant l’entremêlement de l’art et de la vie pour ces deux hommes. Le spectacle tisse un fragment de texte d’Heine à un morceau d’Offenbach, une époque de la vie d’Heine à l’autre, tandis que les interprètes circulent, eux, d’une discipline à l’autre – le pianiste comme les deux chanteuses se font volontiers acteur·rices, alors que tous les quatre chanteront parfois de concert.
Ce rigoureux travail de mise en scène et de montage arrache les compositions d’Offenbach à une lecture univoque, uniquement divertissante, et leur rend toute leur profondeur. Idem pour Heinrich Heine : loin d’être maintenu sous le seul corset de son romantisme, l’homme nous est transmis avec ses contradictions et sa complexité – citons ainsi sa terreur des communistes allemands doublée du charme qu’il reconnaît à certaines de leurs idées, ou sa critique de l’enrichissement des plus riches. L’on découvre son rôle essentiel de témoin qui, par son travail de journaliste écrivant notamment sur la France en Allemagne (et inversement), a contribué à sa façon à l’écriture de Paris comme « capitale du XIXe siècle ». Les écrits d’Heine, comme les compositions d’Offenbach, sans être mises en équivalence, se renforcent progressivement l’une l’autre, résonnent et se donnent pour ce qu’elles sont : des œuvres stimulantes qui ont saisi sur le vif les attitudes, les enjeux politiques au plus près, les inquiétudes et les tempéraments d’une époque. L’humour et l’ironie propre aux deux artistes – et qui, chez Heinrich Heine, évoquent le « witz », ce trait d’esprit bref, percutant, volontiers subversif – participent de la tonalité puissante de l’ensemble, celle d’un spectacle où la gaieté s’ancre dans la conscience de la gravité d’une situation.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
Une vie parisienne
Textes Heinrich Heine
Musique Jacques Offenbach
Dramaturgie et mise en scène Irène Bonnaud
Direction musicale Benjamin Laurent
Avec Mylène Bourbeau, François Chattot, Benjamin Laurent, Aurore UgolinProduction Le Réseau (Théâtre)
Coproduction Châteauvallon-Liberté, Scène Nationale ; Espace des Arts, Scène Nationale de Chalon-sur-Saône ; Théâtre Montansier, Versailles
Avec le soutien de la Maison Heinrich Heine, de la Cité internationale de la langue française et de Lilas en ScèneDurée : 2h10 (entracte compris)
Vu en décembre 2025 à Lilas en Scène
Châteauvallon-Liberté, Scène nationale de Toulon
les 16 et 17 janvier 2026



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