Dans un duo avec une musicienne au plateau, Asmaa Samlali frictionne le récit de son exil et sa passion pour les Pokémon dans une écriture percutante à cheval entre le français, l’arabe et l’amazigh, toujours sur le fil de l’humour et de la tendresse. Un premier spectacle qui attrape et révèle une personnalité à suivre de près.
Sur le plateau du Théâtre 13 / Bibliothèque, défilent des numéros égrénés au micro tandis que le public s’installe. Un Pokémon dans les gradins, mallette de documents en main, nous interpelle. Ou plutôt quelqu’un qui nous parle le plus sérieusement du monde sous un masque tricoté de Pikachu. Le ton est donné. Entre humour et gravité, ce premier spectacle très personnel signé Asmaa Samlali, et qu’elle interprète avec un capital sympathie carabiné, oscille entre les héros de son enfance, ces créatures de fiction miniatures venues tout droit du Japon, et la réalité de sa situation de demandeuse d’asile en France. Nous sommes donc à la préfecture et Asmaa attend son tour pour obtenir le papier nécessaire à sa possibilité de rester et de travailler. Car la route est longue, exige vaillance et ténacité, patience et persévérance. La vie d’Asmaa n’est pas un long fleuve tranquille, loin de là. En revanche, dans ses empêchements, ses difficultés quotidiennes (pour se loger notamment), ses problèmes à résoudre, elle devient la trame d’un récit qui nous cueille autant qu’il nous instruit.
Sur scène, le décor est sommaire, mais symbolique. Ici, une grosse couverture renvoie à celles que l’on peut observer dans les campements de personnes exilées ; là, un lit de camp dit la précarité du logement et les problématiques de sommeil auxquelles elles sont confrontées. Une couette tendue forme un écran de projection, tandis que trois valises jaunes démultiplient leur utilité, métaphores du transit et accessoires concrets où le peu qui a été emporté s’accumule. L’une est ouverte, béante, comme en attente elle aussi, sous le lit. L’autre, debout, sert d’étagère de fortune. La troisième contient les machines du système son qu’active Zoé Kammarti, compositrice et musicienne, qui donne ponctuellement la réplique à Asmaa Samlali et transforme ce monologue de solitude et de combat en dialogue et lien au monde. Car حمار الليل Hmar Lil – Somnambule est un récit de (sur)vie au singulier qui renvoie à d’autres, l’histoire d’une jeune Marocaine passionnée de théâtre, lesbienne, engagée dans la révolution du Printemps arabe, qui quitte son pays pour se sauver et traquer sa liberté.
Le sujet est, à notre connaissance, rarement, voire pas traité au théâtre. La question des communautés queer du Maghreb reste un impensé, facilement mis de côté. Grâce aux vidéos de Samir Ramdani, on accède à la parole de plusieurs personnes concernées, cachées par leur cagoule de Pokémon tricoté. Leurs voix témoignent, à visages couverts, mais dans la confiance. Car, en arrière-plan de ce parcours du combattant pour s’intégrer, se loger, faire du théâtre son métier, aimer et s’autoriser à rêver encore, malgré les cauchemars, les insomnies et le brouillard sur les yeux au réveil, souffle le vent du changement, les manifestations au Maroc, en Tunisie, le soulèvement d’une génération qui revendique son émancipation. Entrecoupé de chants, dynamisé par la présence dialogique et musicale de Zoé Kammarti, le texte alterne les formes pour composer un patchwork de scènes évocatrices qui tissent, au-delà d’une trajectoire, la personnalité d’une artiste aussi attachante qu’elle force le respect. Clairement, si Asmaa Samlali se raconte à la première personne, son spectacle multiplie les références concrètes, comme les cailloux d’un Petit Poucet qui, lui, n’a plus le droit de revenir chez lui – et c’est vertigineux. En citant les étapes et les associations d’aide aux jeunes isolés en détresse, en invitant à chaque représentation une personne bénévole à évoquer sa mission, la comédienne, qui cite Angela Davis (« Les droits s’arrachent ») et ne se dépare jamais de son penchant comique et de sa tchatche roborative, sème des graines et tend la main.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
حمار الليل Hmar Lil – Somnambule
Texte, conception et jeu Asmaa Samlali
Dramaturgie et regard extérieur Karima El Kharraze
Composition et musique live Zoé Kammarti
Collaboration à la mise en scène Virgile L. Leclerc
Scénographie Shehrazad Dermé
Aide à la scénographie Rudy Gardet
Vidéo Samir Ramdani
Création lumières et régie Myriam AdjalléProduction Compagnie À Bout Portant
Coréalisation Compagnie À Bout Portant ; Théâtre 13
Coproduction Théâtre 13 ; L’Agora– Scène Nationale de l’Essonne
Soutien Aide à la résidence et à la diffusion de la ville de Paris, dispositif FoRTE de la région Île-de-France, aide à la diffusion de la Spedidam, Collectif 12, Tangram-Scène Nationale d’Evreux-Louviers, Festival Fragments, Le Point Ephémère x cheville, le CENTQUATRE-PARIS et le soutien en résidence de la vie brève – Théâtre de l’Aquarium.Asmaa Samlali est lauréate 2025 du Fonds régional pour les talents émergents (FoRTE) financé par la Région Ile-de-France et de l’Aide à l’écriture du Spectacle Musical de l’association Beaumarchais-SACD.
Durée : 1h
À partir de 12 ansThéâtre 13 / Bibliothèque, Paris
du 10 au 20 mars 2026



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