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« Hériter des brumes » au Théâtre du Peuple : l’utopie en série

Bussang, Les critiques, Moyen, Théâtre
Julie Delille met en scène Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du Peuple de Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi à Bussang
Julie Delille met en scène Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du Peuple de Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi à Bussang

Photo Fabrice Robin

Fruit d’une commande d’écriture de Julie Delille à Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, la série théâtrale Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du Peuple traverse les 130 ans de l’institution bussenette. Si ce spectacle en six épisodes informe sur la genèse de cette utopie théâtrale et sur ses évolutions, il peine à rendre compte de sa poétique.

Avec ses six heures divisées en six épisodes entrecoupés de deux pauses de deux heures, Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du Peuple vient perturber un fonctionnement séculaire : celui du Théâtre du Peuple de Bussang. Parmi les spécificités de ce théâtre situé au cœur de la forêt vosgienne, l’heure de la représentation du spectacle principal de la Saison d’été est en effet loin d’être anecdotique. En convoquant le public à 15 heures, le Théâtre du Peuple faisait chaque année preuve de fidélité à l’histoire du lieu, largement entretenue par Julie Delille, qui le dirige depuis 2023. L’été dernier encore, où se jouait Le Roi nu d’Evgueni Schwartz dans une mise en scène de Sylvain Maurice, habitée par toutes les légendes locales, elle nous expliquait le pourquoi de cet horaire inhabituel : il aurait été mis en place du temps des fondateurs, Maurice Pottecher et son épouse Camille de Saint-Maurice, en fonction des trains en partance de la gare de Bussang. Inaugurée en 1891, soit quatre ans avant le Théâtre du Peuple, cette gare qui reliait Bussang à Épinal a beau avoir tiré sa révérence depuis longtemps – elle a fermé en 1989 –, elle fait partie des nombreuses choses du passé à être encore en partie présentes dans les habitudes de ce théâtre si singulier dans le paysage français. En conviant les spectateurs à 11 heures du matin, et jusqu’à 22 heures, Julie Delille et son équipe n’agissent toutefois pas tout à fait contre la nature de cette aventure théâtrale « Par l’art, pour l’humanité », qui, en 130 ans d’existence, a connu bien des transformations plus ou moins durables.

Si elle déroge au rituel bussenet avec Hériter des brumes, c’est justement afin de retracer les origines, puis les évolutions, les métamorphoses du Théâtre du Peuple jusqu’en 2025. Conçu l’an dernier dans une première version, plus légère et entièrement en extérieur à l’occasion des 130 ans du Théâtre du Peuple, ce feuilleton théâtral a fait l’objet d’une recréation cette année. De pièce créée très rapidement, avec peu de moyens et dans un objectif premier de célébration, cette série coécrite par les deux auteurs associés du Théâtre du Peuple que sont Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi est alors érigée au rang d’œuvre dramatique à part entière. Or, dans la version que l’on peut découvrir cet été au Théâtre du Peuple, les fragilités du texte sont encore très présentes, aussi bien dans son style que dans sa construction. L’un des principaux défauts de la proposition apparaît d’entrée de jeu, lorsque les comédiens causent de L’Utopie de Thomas More tout en installant quelques fanions qui semblent avoir déjà bien vécu. S’il est clair que les trois comédiens professionnels de l’affaire – Raphaëlle de La Bouillerie, Axel Godard et Antoine Sastre – ainsi que les cinq amateurs embarqués dans l’histoire – Monique Cordella, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter et Benjamin Pourchet, auxquels s’ajoutent régulièrement des figurants – ne parlent pas depuis l’époque des Pottecher, rien ne nous permet de les situer dans le temps. Rien ne nous aide non plus à identifier leur raison d’être là ensemble, à nous parler de Thomas More avant d’embrayer, sans transition, sur un discours de Benjamin Pottecher – le père de Maurice, directeur d’usines de ferblanterie à Bussang – à l’occasion du centenaire de la République.

Cet ancrage temporel flou, qui n’est guère un parti-pris esthétique de la part des auteurs – ils prétendent raconter l’histoire du Théâtre du Peuple depuis le point de vue et le travail d’une troupe théâtrale contemporaine –, empêche ces derniers de développer un véritable point de vue et une réflexion profonde sur les 130 ans qu’ils traversent. La promesse initiale d’un questionnement de l’utopie, fort nécessaire en ces temps catastrophiques pour le théâtre comme de manière générale, n’est, par exemple, pas tenue. Si, au fil de leurs six épisodes, les acteurs interrogent la nature utopique du Théâtre du Peuple, c’est le plus souvent sous la forme d’une simple question à laquelle nulle réponse n’est apportée. Le parallèle que dresse Hériter des brumes entre l’aventure longtemps assez autarcique de Maurice Pottecher et Camille de Saint-Maurice, leurs successeurs et la grande Histoire, en particulier ses utopies politiques déçues, s’arrête lui aussi avant d’être en mesure de nourrir une nécessaire pensée sur les possibles de la création actuelle. Dans son choix de mettre en lumière des figures féminines importantes dans l’histoire du Théâtre du Peuple, à commencer par celle de Camille de Saint-Maurice, qui est l’une des grandes oubliées du récit que l’on fait, jusqu’à aujourd’hui, de l’utopie vosgienne, le binôme d’auteurs est là aussi victime de son assise flottante. Si, aidés en cela par le bel engagement de Raphaëlle de La Bouillerie – de même que tous les acteurs du spectacle, elle joue en plus de son personnage principal une foule de protagonistes plus ou moins centraux –, ils parviennent à donner consistance à « tante Cam », qui a des années durant formé les acteurs et géré l’administration, on peut déplorer que la plupart des autres femmes de l’institution ne soient guère dotées d’une personnalité très complexe.

L’anachronisme faisant du Théâtre du Peuple un « matriarcat », comme le passage où un chœur féminin tiré d’une pièce à succès de Maurice Pottecher intitulée L’anneau de Sakountala appelle à la déconstruction de ce père fondateur, apparaissent davantage comme des clins d’œil à notre époque que comme de solides parallèles. De cette relation souvent trop superficielle entre passé et présent résulte un accès difficile, empêché à la personne, à l’œuvre et à la pensée de Maurice Pottecher, comme à celles de tous les artistes qui habiteront à sa suite ce théâtre en bois dont l’ouverture sur la forêt est devenue mythique. Le peu d’extraits de l’œuvre de Pottecher qu’ont intégrés à leur pièce Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi ne nous en donne qu’une idée assez vague. Jusqu’à la mort de l’auteur en 1960, à l’âge de 92 ans, ses pièces ont pourtant constitué la quasi-totalité du répertoire du Théâtre du Peuple. Davantage que les écritures qui y ont circulé, ce sont les individus et leurs relations qui sont au cœur d’Hériter des brumes, qui passe ainsi en grande partie à côté d’un élément capital pour comprendre la nature utopique du projet théâtral de Pottecher, dont seuls les grands traits nous sont ici expliqués et illustrés. Soit la participation de non-professionnels – parmi lesquels, à l’époque, des employés des entreprises Pottecher – à différents postes de la création, censée s’adresser aussi à toutes et tous. Cet idéal, qui a fait du Théâtre du Peuple un lieu précurseur en matière de décentralisation théâtrale et de théâtre populaire, nous est essentiellement donné à approcher du point de vue de ceux qui le dirigent et de leurs proches. Un traitement sociologiquement plus large de la vie du lieu à travers les époques eût été plus cohérent avec sa nature.

En matière d’écriture, Hériter des brumes se situe à grande distance des textes que Julie Delille défendait avec sa compagnie Les Trois Parques avant de prendre la direction du Théâtre du Peuple. Si la série théâtrale s’autorise à faire cohabiter les vivants et les morts – Jean Pottecher surtout, le fils de Maurice et Camille mort pendant la Première Guerre mondiale revient régulièrement hanter la scène – et à inviter parfois le présent dans le passé, sa facture s’avère globalement trop classique pour rendre compte d’une aventure qui ne l’est pas du tout. Omniprésent dans Je suis la bête que Julie Delille a adapté du texte d’Anne Sibran et dans Seul ce qui brûle d’après Christiane Singer, le rapport à la nature aurait pu constituer ici la base d’une poétique singulière, éloignée des modes de l’époque. Grâce au mur du fond, plus souvent ouvert que fermé, la relation entre intérieur et extérieur est riche dans cette mise en scène. Mais elle aurait pu l’être davantage si elle avait nourri les différentes composantes du spectacle, notamment dans le sens d’une hétérogénéité plus grande, en phase avec l’utopie de théâtre populaire initiée par Maurice Pottecher, reprise par le comédien Pierre Richard-Willm, puis, à partir de 1972, par le metteur en scène Tibor Egervari. Lequel marque le début du rapprochement du Théâtre du Peuple avec l’État et son réseau de décentralisation dont les jalons sont mis en place par Jeanne Laurent, qui, comme bien d’autres personnalités de diverses époques, fait une petite apparition dans Hériter des brumes. Les directions suivantes, depuis Jean Chollet jusqu’à Simon Delétang, qui a immédiatement précédé Julie Delille, sont traitées à toute allure sur un mode clownesque qui interroge sur les motivations de l’équipe artistique. Si l’on peut y déceler une critique de l’évolution du modèle bâti par Pottecher, de son embourgeoisement, la chose n’est ni suffisamment développée ni assez assumée pour prendre sérieusement la suite des épisodes consacrés aux années fondatrices. La tonalité générale d’Habiter les brumes est alors nostalgique, ce qu’on ne peut que regretter à l’heure où le théâtre public en péril a tant besoin d’espoir, ici et maintenant.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du Peuple
Texte Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi
Mise en scène Julie Delille
Avec Raphaëlle de La Bouillerie, Axel Godard, Antoine Sastre, et 5 comédien·nes amateurices : Monique Cordella, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter, Benjamin Pourchet et des figurant·es de l’atelier du mercredi
Dramaturgie Alix Fournier-Pittaluga
Costumes Clémence Delille
Création musicale Julien Lepreux
Lumières Rosemonde Arrambourg, Florent Jacob, Elsa Revol, Mathilde Robert, Maureen Sizun Vom Dorp
Accessoires Élise Villatte
Scénographie Clémence Delille, Julie Delille, Élise Villatte
Régie générale Alain Deroo
Assistanat mise en scène Sandrine Pirès
Stagiaire assistanat mise en scène Aurélie Sarr
Stagiaire scénographie Louise Meyer

Production Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher
Avec le soutien de l’Union Européenne, de la Direction Régionale des Affaires Culturelles du Grand-Est, du Pays de Remiremont et ses Vallées, du programme LEADER, de la SACD – Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, de la culture avec la copie privée et des contributeurices Ulule : Nathalie Baffray-Divoy, Emmanuelle Battaglia, Aurélie Bes, Michel Boutonnet, Stéphanie Bruhière, Marie-Pierre Cassal, Marie Charton, Emilie Claude, Charlotte Colin, Marie et Sébastien Colin, Monique Cordella, Robin Cordella-Génin, Camille de Chenay, Christophe Delaroque, Marion Denizot, Jean-Luc Galland, Claude Gavinaud, Hervé Génin, Kiki Georget, Line-Marie Gérold, Monique Goldschmit, Anne Sylvie Grimbert, Anne Hartemann, Stéphane Herrent, Kenji Ieno, Claire Kohler, Caroline Lévy, Gérard Lévy, Fabien Médina, Thierry Meyer, Marie-Hélène Michel, François Oguet, Fabienne Paget, Myriam Pérocheau, Line Perrin, Clarisse Pham, Monique Pittaluga, Marie Pottecher, Bernard Rothé, Amaury Roullet de la Bouillerie, Jean-Pierre Schlegel, Isabelle Schlichting, Damien Sicot, Hans Timmermans, Yvain Vitus, Bruno Voidey, Serge Voiry, Marie Zicari

Durée : 6h (entrecoupées de deux entractes) 

Théâtre du Peuple, Bussang
du 16 juillet au 28 août 2026

28 juillet 2026/par Anaïs Heluin
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1 réponse
  1. Dunois
    Dunois dit :
    18 avril 2026 à 23 h 32 min

    « composées d’acteurices d’aujourd’hui, » plus redondant tu meurs!

    Répondre

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