Hchouma Blues traverse la frontière qui sépare les quartiers populaires des intellos gauchos. À suivre Moha, jeune homme issu des quartiers, sur les bancs de l’Université, le spectacle simple et drôle écrit et mis en scène par Hicham Boutahar croise philosophie politique et argot des banlieues. Une réussite en forme de création d’un nouvel espace commun.
Pas facile de parler des jeunes des quartiers, comme on les appelle, au théâtre. On risque vite de tomber dans les personnages clichés. Ou de s’enfermer dans le surplomb bien pensant. Ou encore de donner du rap et du zarma (ça se dit encore ?) pour faire banlieue… Les écueils sont multiples. Mais Hicham Boutahar les esquive aisément dans Hchouma Blues. La « hchouma », mot d’origine arabe passé dans l’argot courant d’aujourd’hui, c’est la honte. Venu des quartiers dont il parle dans sa pièce, Hicham Boutahar est ensuite passé par la Comédie de Saint-Étienne et a remporté le prix du Public du Prix T13 (le Théâtre 13, à Paris) avec ce spectacle qui donne plutôt espoir.
Sur scène, alors qu’approchent les partiels de fin de premier semestre, la mort d’un jeune homme dans la cité près de la fac, événement inspiré de celle de Nahel Merzouk en 2023, vient perturber le cours ordinaire des études de Moha, diminutif de Mohamed. Sa mère a emprunté pour qu’il étudie dans ce double cursus sciences politiques et histoire. Il veut donc se montrer à la hauteur. Mais les manifestations et les blocages s’enchaînent à la fac, et les heurts dans son quartier, où il apprend qu’un ami de longue date s’est engagé dans la police. De son côté, la professeure de philosophie politique cherche la solution pour ne pas annuler les derniers cours avant les examens tout en laissant la révolte étudiante s’exprimer, notamment à travers la voix de la militante Feryel. Il faudra à tous ces personnages trouver des territoires communs.
Car le centre de gravité du travail d’Hicham Boutahar dans Hchouma Blues se situe sans doute là, dans la création d’une langue commune, dans le dépassement des frontières qu’il faut bien enjamber pour se retrouver. Le collectif du metteur en scène ne s’appelle pas Les Diplomates pour rien, et le périph’ que doit traverser Moha chaque jour est avant tout celui de la langue. Il n’est donc pas que verbal. Avec ses codes vestimentaires doubles – casquette dans le quartier, veste et cravate à la fac –, Moha se la joue plutôt schizophrène des clichés. Mais il conjugue surtout, et Hchouma Blues avec lui, les références à Foucault, Rousseau, Weber et autres philosophes politiques avec les vannes en forme de punchlines, les scènes de danse urbaine et un phrasé jeune qui ne verse jamais dans la caricature. Ainsi se déploie un spectacle susceptible de parler à chacun et d’en apprendre à tout le monde. Grâce à quelques séances de cours bien ficelées qui transforment la salle en amphithéâtre de fac, participation du public comprise, mais aussi par le déplacement de la figure du transfuge de classe que propose Moha.
Dans une scénographie assez simple encadrée de néons qui bipent à chaque surgissement de la « hchouma », les quatre interprètes enchaînent ainsi les courtes scènes, dynamiques et souvent drôles. À la fac et dans la cité, dialogues vifs et simples chorés mènent jusqu’à l’émeute finale. Rattrapé par ses origines, son copain de la cité devenu flic ne reconnaît pas Moha. Tandis que tombent les frontières, s’en constituent d’autres. Ce n’est pas pour autant qu’il faut renoncer. D’ailleurs, Hchouma Blues, en se moquant avec une grande tendresse des travers de l’intellectualisme et de l’Université, cerne des barrières à abattre et déplace le regard, mais se garde bien de jeter le bébé avec l’eau du bain.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Hchouma Blues
Texte et mise en scène Hicham Boutahar
Avec Jules Bisson, Elise Martin, Alexandre Prince, Alice Rahimi
Création lumières Alessandra Assous Aldana, Bérénice Durand-Jamis
Création musicale Thibaut Langenais
Costumes Alma Bousquet
Scénographie Yéshé Henneguelle, Léonard Bougault
Collaboration artistique Lola MaumeProduction Les Diplomates
Partenaires Collectif 12, Théâtre 13
Soutien Théâtre Gérard Philipe – CDN de Saint-Denis, Théâtre Studio d’Alfortville, La Mazane, T2g – Théâtre de Gennevilliers, MC93 Maison de la Culture de Seine Saint-Denis, Pavillon Romainville, Maison des MétallosDurée : 1h10
Théâtre des Carmes, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 25 juillet 2026, à 11h55 (relâche les 8, 15 et 22)






Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !