Le jeune metteur en scène Maurin Ollès, repéré par le festival Impatience en 2021, poursuit son travail d’auscultation des marges avec Hautes perchées, qui questionne les politiques de prise en charge des usagers et usagères de drogues. Une mise en scène trop sage, mais qui n’empêche pas un spectacle complet et joyeux.
Une gentille dispute entre des enfants de chœur éclate avant l’homélie d’un prêtre, qui tente de ramener ses brebis égarées dans le droit chemin, loin de toute addiction. Bientôt, sa voix sera recouverte par les basses d’une boîte de nuit. Parmi ces enfants de choeur, on retrouve Marie-Fleur, quinze ans plus tard, condamnée à six mois de prison ferme pour usage de drogues et outrage à personnes dépositaires de l’autorité publique après une altercation dans un bar. On suivra ainsi le parcours de cette pétillante jeune femme, au franc-parler aussi acéré que son humour, de sa consommation régulière de crack avec son compagnon violent jusqu’à son jugement, puis son aménagement de peine, modifiée en placement sous surveillance électronique et obligation de soin, ce qui l’amène à découvrir les équipes d’une structure d’accompagnement, le CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues), et à s’engager auprès des membres de l’établissement.
Marie-Fleur croisera ainsi la route de femmes tout aussi hautes en couleur qu’elle. Celle de Doriane (merveilleuse Émilie Incerti Formentini), directrice du centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie, militante de la première heure, un poil débordée, maman ultra cool, mais manageuse un peu limite sur les bords. Celle de Mona, juge d’application des peines, entièrement dévouée à son métier, qui doit jongler avec plus de mille dossiers en même temps et qui s’avère être assez portée sur la bouteille. Et enfin d’Astrid, jeune sociologue spécialisée dans l’étude des usages de la drogue, et qui mène une série d’entretiens pour alimenter son podcast sur le sujet. Au centre de leurs rencontres, ce lieu, le CSAPA-CAARUD, qui accueille, informe et accompagne les usagers de drogues dans leurs parcours de soins, leurs démarches administratives ou judiciaires. Un lieu soutenu par des militants et militantes qui luttent pour promouvoir une politique de réduction des risques en lieu et place d’une culpabilisation, d’une criminalisation ou d’une psychiatrisation des usagers. Une politique née dans les années post-VIH pour mieux prévenir des dommages sanitaires et sociaux. Par exemple, la structure se bat pour l’ouverture d’une salle de consommation à moindre risque – improprement surnommée « salle de shoot » – pour proposer des lieux de consommation sécurisés.
Le parcours de réinsertion réussi de Marie-Fleur, loin d’être mièvre, n’exclut pas d’aborder l’emprise des réseaux de deal, les conditions expéditives des jugements en comparution immédiate, la violence de l’incarcération, les arbitrages cornéliens que doivent affronter les juges d’application des peines, la précarité parfois extrême dans laquelle se trouve certains usagers et l’état de santé grave que cette situation provoque, les difficultés des structures de soins qui doivent se frotter aux réductions budgétaires, aux réticences politiques ou aux craintes des riverains. Là où la proposition fait particulièrement mouche, c’est dans la description des dommages que les addictions provoquent dans les cercles intimes des usagers : comment Marie-Fleur se retrouve piégée dans une relation abusive et violente où la prise de cocaïne est quasi quotidienne, comment la consommation d’alcool détruit le couple de Mona et Astrid, comment l’usage d’antidépresseurs isole Solange et Elena. Le tout à grand renfort de chansons d’amour et de balades à la guitare pour rendre plus digeste un sujet assez âpre et amener une petite touche de comédie musicale à l’ensemble. Loin d’adoucir le propos, ces interludes viennent sublimer les quatre personnages principaux, leur donner profondeur et nuances. Des passages qui mettent aussi en lumière des musiciens de talent (Simon Avérous, Bedis Tir et Arnold Zeilig), qui se révèlent de convaincants comédiens dans la myriade de rôles masculins secondaires qui accompagnent les quatre femmes.
On peut regretter une mise en scène trop sage, qui se contente d’une alternance de saynètes devant deux châssis pivotants – représentant tour à tour les locaux du CAARUD, les appartements des différents couples, le bureau de Mona ou encore une cave à vin – et des longueurs injustifiées, mais globalement Hautes perchées réussi le pari d’apporter de la nuance et de la lumière sur un sujet chargé d’a priori. Surtout, la proposition n’enlève rien de la douleur ni de la joie qui animent ces parcours de vie, en n’oubliant pas l’espoir, qui clôt le spectacle, de voir un jour une véritable politique de réduction des risques embrassée par l’ensemble des acteurs et actrices de la lutte contre les addictions.
Fanny Imbert – www.sceneweb.fr
Hautes perchées
Écriture Maurin Ollès, avec l’ensemble de l’équipe artistique
Mise en scène Maurin Ollès
Avec Simon Avérous, Clara Bonnet, Émilie Incerti Formentini, Mathilde-Édith Mennetrier, Bedis Tir, Arnold Zeilig, Melissa Zehner
Collaboration artistique Clara Bonnet
Assistant mise en scène et dramaturgie Hugo Titem Delaveau
Dramaturgie Simon Avérous, Clara Bonnet, Maurin Ollès
Composition musicale Bedis Tir, Arnold Zeilig, Simon Avérous
Scénographie Zoé Pautet
Lumière Bruno Marsol
Costumes Marnie Langlois
Régie générale Clémentine Pradier, Maureen Cleret
Régie son Mathieu Plantevin
Regard scientifique Marie Dos Santos
Construction du décor Ateliers de la MC2 – Maison de la Culture de GrenobleProduction La Crapule
Coproduction NEST – CDN transfrontalier de Thionville-Grand Est ; Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN ; La Criée – Théâtre National de Marseille ; Pôle Arts de la Scène – Friche la Belle de Mai ; MC2 – Maison de la Culture de Grenoble ; Les Célestins – Théâtre de Lyon ; Théâtre National de Nice – CDN de Nice ; La Comédie de Colmar – Centre dramatique national Grand Est Alsace
Aide à la résidence Théâtre Joliette – Scène conventionnée art et création pour les expressions et écritures contemporaines ; Domaine de l’Étang des Aulnes – Centre départemental de créations en résidence ; L’Arche – Villerupt
Soutiens SPEDIDAM, Carte Blanche aux Artistes de la Région Sud, Département des Bouches-du-Rhône, Ville de MarseilleLe spectacle bénéficie du dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATT. Maurin Ollès a été accompagné dans sa recherche par « Future Laboratory », un projet EUROPE CREATIVE 2021-2025 de résidences de recherches, rassemblant douze institutions théâtrales européennes, coordonné par les Théâtres de la Ville de Luxembourg. Accompagné par la Comédie, CDN de Reims, Maurin Ollès a pu mener des immersions à Milan via le Piccolo Teatro di Milano, en Roumanie via le Teatrul Tineretului Piatra-Neamt, et à Porto via le Teatro Municipal do Porto.
La compagnie La Crapule est conventionnée par le Ministère de la Culture-DRAC DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur, et associée à La Comédie de Colmar et au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN pour les trois prochaines saisons. Maurin Ollès est Artiste au long cours au NEST – CDN Transfrontalier de Thionville – Grand Est depuis septembre 2024.
Durée : 2h20
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN
du 14 au 16 janvier 2026NEST, CDN transfrontalier de Thionville Grand-Est
les 28 et 29 janvierLa Criée, Théâtre national de Marseille
du 11 au 14 marsComédie de Reims – CDN
du 2 au 5 juin



Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !