Suis-je bête ?! Le titre de la dernière création de Guillaume Clayssen prend la forme d’une interrogation autant que d’une exclamation, égard à sa double ponctuation. Un détail ? Non, tant le signe fait sens pour celui qui prend la philosophie à bras-le-corps dans sa dimension double, à la fois questionnement et étonnement. En binôme avec une acro-danseuse aussi drôle que souple, le metteur en scène explore avec gourmandise notre relation à l’intelligence.
Artiste polymorphe venu du champ philosophique, aimant œuvrer au contact d’artistes de cirque, Guillaume Clayssen a le chic pour marier les circonvolutions de la pensée avec un travail du corps qui repousse les limites physiques attendues. Tordre le cou aux idées reçues, monolithiques ou toutes faites, arquer et désaxer le corps civilisé, social, bien sous tous rapports, pour le mettre cul par-dessus tête, le procédé s’est initié il y a quelques années dans le cadre du regretté Festival Tournée Générale, où, dans la proximité étroite d’un bar du XIIe arrondissement de Paris, il explorait la question de la désobéissance en duo avec un acrobate (Désobérire). Un dispositif que le metteur en scène a continué d’explorer dans le cadre de la programmation du Pavillon Carré de Baudouin, avec un cycle en trois volets où se construisait à chaque fois un binôme orateur/acrobate sur un motif de réflexion circonscrit. Le point fixe de chaque expérience, c’est Guillaume Clayssen lui-même, qui profite de sa double casquette professorale pour tisser des discours construits, étayés de références philosophiques solides, dans une adresse au public permanente, sur le mode de la conférence. En cela, auditoriums, salles de classe ou cafés constituent des scènes idéales à notre orateur aguerri, qui trouve dans le dialogue avec circassiens ou circassiennes une façon unique de tresser le corps et l’esprit.
Ne pas s’en tenir à la pensée pure, mais la confronter à l’incarnation en miroir d’un corps hors norme, Guillaume Clayssen ne cherche pas la mise en situation théâtrale d’un argument réflexif – comme le ferait Adrien Béal avec le Théâtre Déplié par exemple. Au contraire, il tient à rester au plus près de la pensée oralisée, structurée, mise en partage en tant que telle, tout en la confrontant à son versant opposé : une pratique physique, qui déconstruit la représentation habituelle du corps humain, vient percuter de plein fouet la raison et la logique, renverser la gravité et augmenter les possibles. Suis-je bête ?! va dans ce sens. D’abord créé en lycée, à la suite d’une résidence d’artiste au Lycée Robert Schuman de Haguenau, il met en place un dispositif identique aux précédents, un binôme orateur/circassienne, mais va plus loin dans la proposition en gardant la trace de son contexte de création en immersion scolaire. Ainsi, en voix off, s’invitent les paroles glanées d’élèves et de professeurs sur une question qui les agite fortement : l’intelligence. Et donc son contraire également, la bêtise. La thématique est binaire, mais son traitement ne l’est pas et tend justement à faire imploser les carcans stigmatisants qui omettent bien trop souvent la complexité humaine. La part de doute et d’obscur que Guillaume Clayssen évoque d’emblée, dos au public, dans une confession préliminaire, ouvre aussitôt au corollaire de sa thématique, à savoir les enjeux de l’IA, remis sur le tapis à la fin du spectacle, comme pour mieux boucler la boucle d’une impasse.
Entre-temps, Guillaume Clayssen, jean ajusté, chaussures impeccables et veste seyante à souhait, parcourt avec la joie de celui qui aime transmettre un éventail choisi d’approches de la notion, sans jamais se déparer d’anecdotes personnelles pour mieux ramener la question dans le concret de nos vies. Et le caché de nos cerveaux anxieux. Car ce n’est pas tant ce qu’est l’intelligence qu’interroge Guillaume Clayssen, mais notre propre rapport à l’intelligence, en l’occurrence à la nôtre. Quelle est la dernière fois où je me suis senti·e intelligent·e ? Pourquoi est-ce que je me sens le plus fréquemment bête ? Et dans quel contexte ? À la fois érudit – il cite Hannah Arendt, Descartes, Deleuze, Kant… – et accessible, le texte, très écrit, entre en résonance avec la présence juvénile de Louise Hardouin, qui lui donne le change, et les Variations Goldberg de Bach, qui s’invitent dans la partie. Si les transitions manquent parfois de liant – le temps que le spectacle se rode –, le va-et-vient entre le philosophe et la danseuse offre une alternance intéressante. Souple et déliée, la jeune femme apporte un contrepoint à la fois comique et physique au penseur. En une partition dansée toute en fluidité, elle incarne aussi bien, et l’air de rien, la posture de l’élève que celle d’un professeur zélé. Et les livres de tournoyer, et les feuilles de s’envoler, et son corps de glisser au sol tête la première pour mieux repartir de plus belle en une accélération qui entraîne dans le rythme de notre mental souvent en surchauffe… et en boucle !
Les moments d’interaction entre les deux interprètes sont les plus savoureux du spectacle et les témoignages de lycéens, diffusés comme un hors-champ de la société, prouvent à quel point la confiance en soi est un enjeu fort qui mérite d’être remis au centre de l’enseignement. Car Suis-je bête ?! est aussi un hommage à tous ces professeurs de l’ombre, médiateurs de savoirs et accoucheurs de vocations, au cœur de l’acte de transmission qui porte en lui un autre mot : mission.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Suis-je bête ?!
Conception et mise en scène Guillaume Clayssen
Collaboration artistique et regard extérieur Claire Marx
Avec Louise Hardouin (acrobate), Guillaume Clayssen
Créateur lumières Julien Crépin
Créateur son Samuel Mazzotti
Création costumes Séverine ThiébaultProduction Cie Les Attentifs
Coproduction Archaos – Pôle nationale de cirque de Marseille
Soutien Région Grand Est (Aide triennale au développement des équipes artistiques 2023-2025)
Soutien en résidence L’Azimut, Pôle national cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry, La DAAC de Strasbourg et la Drac Grand Est dans le cadre d’une résidence d’artistes en milieu scolaire entre septembre 2023 et janvier 2024 au Lycée Robert Schuman de Haguenau, Plateau de Sélestat (Agence culturelle Grand Est) et l’Espace Bernard-Marie Koltès à Metz
Projet lauréat de Vues du CIEL 2024 – Réseau Grand CIELDurée : 1h10
Théâtre de Belleville, Paris
du 2 au 25 février 2025Neimënster, Luxembourg
le 13 févrierScènes Vosges, Épinal
du 19 au 21 janvier 2026Le PALC, dans le cadre du Festival Les 400 Coups, Châlons-en-Champagne
en mars 2026Saison Culturelle de Bischheim
le 9 avril13e sens – Scène & Ciné, Obernai
en mai 2026
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