Avec George sans S, Les Anges au Plafond s’inscrivent dans un mouvement de relecture de l’œuvre et de la vie de George Sand, notamment par la mise en avant de ses engagements politiques et féministes. Leur élégante approche marionnettique peine toutefois à se hisser à la hauteur de leur sujet, de sa liberté.
La marionnette, pour les Anges au Plafond, est un langage qui se mêle au théâtre, à la musique et à d’autres disciplines pour redonner vie à des récits ou des personnalités du passé sans les enfermer dans une représentation qui s’imposerait comme une vérité. Grâce à ses créatures qui sont le plus souvent faites de presque autant de papier qu’un humain est constitué d’eau, la compagnie fondée en 2000 par Camille Trouvé et Brice Berthoud, qui dirigent depuis 2021 le Centre dramatique national de Normandie-Rouen, ne fait pas barrière à l’imaginaire du spectateur. Les matériaux pour la plupart simples qu’ils utilisent, qu’ils assemblent dans leurs créations pour former corps et visages, sont davantage des propositions que des représentations. Ce très savant et artistique bricolage se prête particulièrement bien à la texture du mythe, que Les Anges explorent dans deux de leurs spectacles phares que sont Une Antigone de papier (2007) et Au fil d’Œdipe (2009), et dans leur précédente création, L’Oiseau de Prométhée (2023). En s’emparant d’histoires majeures pour la construction de la culture occidentale par des personnages et des décors fragiles, froissables, aisément inflammables, le binôme de comédiens-marionnettistes et metteurs en scène se met à disposition du passé plutôt que l’inverse. Ils inventent des formes suffisamment pleines afin de donner vie aux protagonistes et à leurs aventures, mais aussi suffisamment vides pour accueillir toutes leurs autres versions possibles, toutes les incertitudes allant avec toute chose qui survit longtemps à celles et ceux qui l’ont fait naître.
Les Anges au Plafond procèdent de même lorsqu’ils s’écartent des mythes pour s’intéresser à des figures de l’art ou de la littérature, chose qu’ils font très souvent depuis Les Mains de Camille (2012), inspiré de l’œuvre et du destin tragique de Camille Claudel, à laquelle ils consacrent deux ans plus tard un deuxième spectacle, Du rêve que fut ma vie, basé sur ses correspondances. Leur rencontre avec l’univers de Romain Gary débouche elle aussi sur deux pièces, R.A.G.E (2015), puis White Dog (2017). La fréquentation des artistes du passé est ainsi devenue une spécialité de cette compagnie de référence des arts de la marionnette, si bien que lorsqu’elle s’est mise à concevoir la célébration des 150 ans de la mort de George Sand, qui sera marquée par l’entrée de l’autrice au Panthéon, la conservatrice de la Maison de George Sand, à Nohant, a pensé à elle. George sans S est donc le fruit d’une commande, sans doute également motivée par la place que prit la marionnette à Nohant à l’instigation de Maurice Sand, le fils de George Sand, qui a elle aussi largement participé à cette expérience artistique en écrivant les textes des spectacles et en réalisant les costumes de pantins à gaine d’abord manipulés dans des baraques amovibles, puis sur une scène fixe installée au rez-de-chaussée de la maison. Avec ce spectacle, Les Anges au Plafond se confrontent pour la première fois à une histoire où la marionnette à sa place. Et pas des moindres, car le petit théâtre inauguré en 1837 a vécu jusqu’au départ de George Sand de Nohant en 1863 et a accueilli une bonne part du monde des arts de l’époque. Il a aussi servi de galop d’essai à l’autrice de plus de 70 romans et d’une cinquantaine d’autres ouvrages, parmi lesquels des pièces de théâtre.
Le préambule du spectacle est toutefois clair quant à la relation que Les Anges ont voulu entretenir avec le très singulier théâtre de Nohant, où une scène pour la marionnette faisait face à un plateau pour acteurs vivants. En invitant une comédienne signante à établir un premier contact avec le spectateur, Camille Trouvé, Brice Berthoud et Jonas Coutancier – qui a rejoint le duo au moment de R.A.G.E. et ne l’a jamais quitté depuis, exerçant auprès de lui différentes fonctions selon les créations –, la compagnie affirme d’emblée sa distance par rapport aux spectacles en castelets que peuvent très bien nous laisser imaginer les collections de marionnettes visibles à la Maison George Sand et dont le site Internet nous donne une bonne idée. En faisant appel à la Langue des Signes Française (LSF) pour poser le cadre de la pièce qui commence l’année où l’écrivaine change son nom d’Aurore Dupin pour celui de George Sand, en 1832, c’est sur une langue qui leur est aussi étrangère qu’à George Sand et son entourage que Les Anges au Plafond fondent leur geste. Présente du début à la fin du spectacle en la personne d’une interprète (Christelle Ferreira en alternance avec Hawa Diakité), la LSF permet non seulement à la compagnie de se rendre accessible à des personnes malentendantes, mais aussi de se situer à l’écart des poupées de Maurice Sand avec leurs fascinants visages peints et coiffés de cheveux naturels. Elle permet aussi dans un premier temps à la troupe de s’éloigner de sa propre façon de faire marionnette, tout aussi artisanale, mais également nourrie d’une dimension critique propre à la marionnette contemporaine. Les trois comédiennes-marionnettistes (Camille Trouvé, Ángela Ibáñez Castaño, Gaëlle Grassin en alternance avec Marie Jolet), qui accompagnent bientôt la première, se gardent bien de faire appel aux mots et la rejoignent dans la production de signes. En inversant ainsi le lien qui unit habituellement langue parlée et langue signée, Les Anges semblent affirmer une identité rebelle aux usages et aux dominations, comme celle de George Sand.
L’entrée en scène de la marionnette, que le quatuor d’interprètes féminines exhume de dessous l’un des nombreux voiles en tissu blanc qui, grâce à un système de fils manœuvrés à cour et à jardin, font office de scénographie mouvante, a toutefois tendance à affaiblir la place de la LSF. D’abord en révolutionnaire haute comme un demi-humain, puis en écrivaine en sa « chambre à soi » de la maison de Nohant légèrement plus grande que les comédiennes qui lui donnent vie tour à tour, les marionnettes qui représentent George Sand propulsent l’esthétique propre aux Anges sur le devant de la scène. Laquelle, une fois n’est pas coutume pour la compagnie, qui cherche le plus souvent à mettre le spectateur au plus près de l’espace de jeu, est classiquement située devant les gradins – la seule avancée du théâtre vers les hauteurs de la salle consiste en arbres de cartons et en lampadaires plantés aux extrémités de certains rangs. Tout en bois et tissu, trouées par endroits comme par esprit de transparence du mode de fabrication, ces deux George paraissent être restées indemnes du temps passé par la compagnie en résidence à Nohant auprès des marionnettes de Maurice Sand. Celles-ci ont bien laissé des traces dans le spectacle, sous la forme de deux mini-pièces sur la monarchie et la République que le fils présente à sa mère, puis devant quelques spectateurs invités à s’installer l’espace de quelques minutes sur des sièges disposés au plateau. L’univers marionnettique des Anges et celui des Sand demeurent donc assez étanches ; et la troisième langue promise par l’utilisation de la LSF ne prend jamais tout à fait forme. Les Anges s’approchent alors de George Sand avec une sorte de demi-mesure qui contraste avec le puissant caractère de celle-ci.
Alors qu’ils nous faisaient entrer dans la vie et l’œuvre de Camille Claudel et Romain Gary par des angles spécifiques – soit grâce à un dispositif scénographique original, soit en traitant un moment particulier de leur parcours –, Les Anges au Plafond cherchent ici à embrasser un maximum de l’existence riche et complexe de leur sujet. Si les dimensions politique et progressiste de la pensée et de l’engagement de Sand sont développées au seuil de la pièce avec une brève présentation de la révolution de 1848 – ce qui va dans le sens général de la célébration des 150 ans, qui vise à faire durablement basculer du côté de la culture légitime l’écrivaine longtemps méprisée pour son mode de vie anticonformiste et son ancrage rural –, la construction de son œuvre littéraire, ses malheurs domestiques (son procès contre son mari Casimir Dudevant) ou encore ses relations amicales ou amoureuses avec bien des intellectuels et artistes de son temps sont au programme du spectacle. Le poids du passé semble ici peser davantage sur Les Anges que dans leurs précédentes créations. Dans la succession de scènes plutôt courtes qui permettent aux artistes de survoler en 1h45 une large tranche de la biographie de Sand, l’écriture de celle-ci – principalement celle de son autobiographie, L’Histoire de ma vie –, se mêle à celle qu’ont élaborée Les Anges au Plafond en complicité avec Estelle Savasta. Comme entre les deux langages marionnettiques que réunit George sans S, la rencontre ne se produit pourtant pas vraiment. La tentative des quatre interprètes d’incarner un groupe de femmes d’aujourd’hui en dialogue avec la figure du passé prend alors difficilement consistance. On retrouve bien l’alliance de pleins et de vides qui font la personnalité des Anges, mais ils peinent ici davantage qu’ailleurs à faire du passé un espace pleinement habitable par les vivants et une matière de réflexion pour le présent.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
George sans S
Un spectacle de Camille Trouvé, Brice Berthoud et Jonas Coutancier
Avec Camille Trouvé, Ángela Ibáñez Castaño, Christelle Ferreira en alternance avec Hawa Diakité, Gaëlle Grassin en alternance avec Marie Jolet
Texte Les Anges au Plafond, en complicité avec Estelle Savasta
Dramaturgie Saskia Berthod
Scénographie Brice Berthoud, Julien Michenaud
Musique Arthur Simonini, UssaR Bruitages Xavier Drouault
Marionnettes Amélie Madeline, Séverine Thiébault, en complicité avec Camille Trouvé, Jonas Coutancier et Brice Berthoud Mécanismes de scène Magali Rousseau
Costumes Séverine Thiébault
Création et régie lumière Louis De Pasquale
Création et régie son Tania Volke
Vidéo Jonas Coutancier, en complicité avec Amélie Madeline
Coordination technique Julien Michenaud
Construction décors Ateliers de la Maison de la culture, Scène nationale de Bourges
Interprète Langue des Signes Française et coordinatrice Périne Paniccia
Conseil marionnettes à gaine Yeung Faï
Conseil corps en mouvement Noémie Ettlin, Louise Nappez
Conseil littéraire Vinciane EsslingerProduction CDN de Normandie-Rouen – Les Anges au Plafond
Coproduction Centre des Monuments Nationaux Maison George Sand, maisondelaculture scène nationale de Bourges, Théâtre Jean Lurçat scène nationale d’Aubusson, Équinoxe – Scène Nationale de Châteauroux, Le Volcan – Scène nationale du Havre, L’Hectare-Territoires vendômois, Centre National de la Marionnette, TJP CDN de Strasbourg – Grand Est, Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne, Théâtre La Passerelle – Scène Nationale de Gap et des Alpes du Sud, Théâtre Paul Eluard – Bezons, Théâtre Le Passage – Fécamp, Les Passerelles, scène de Paris – Vallée de la Marne, Scène 55 Scène Conventionnée Art et création à Mougins, PIVO – Pôle itinérant en Val d’Oise, Scène conventionnée art en territoire, Centre Culturel Jacques Duhamel de Vitré – Scène de territoire de Bretagne pour le théâtre, Forum-Théâtre de Falaise, Pôle International de la Marionnette Jacques Félix de Charleville-Mézières
Pré-achat et soutien Théâtre de Châtillon, La Criée –Théâtre national de Marseille, Le Sablier – Centre national de la marionnette, Le Grand R – Scène nationale La Roche-sur-Yon, Le Canal – Théâtre du Pays de Redon, Ville de Saint-Brévin-les-Pins, Le Beffroi – Théâtre de Montrouge- dans le cadre du Festival MARTO, Théâtre de la madeleine – Troyes, l’Orange Bleue – Eaubonne, dans le cadre du festival PIVODurée : 1h45
Vu en mai 2026 au CDN de Normandie-Rouen, Espace Marc-Sangnier, Mont-Saint-Aignan
Théâtre Jean Lurçat, Scène nationale d’Aubusson
du 7 au 9 juinMaisondelaculture, Scène nationale de Bourges
du 3 au 5 novembreL’Équinoxe, Scène nationale de Châteauroux
les 9 et 10 novembreL’Hectare – Territoires vendômois – Centre National de la Marionnette à Vendôme, en co-accueil avec La Halle aux Grains, Scène nationale de Blois
les 17 et 18 novembreLa Madeleine, Scène conventionnée de Troyes
les 27 et 28 novembreLe Sablier, Centre national de la Marionnette d’Ifs
le 3 décembreL’Orange Bleue*, Espace culturel d’Eaubonne, dans le cadre du festival PIVO
le 17 décembreLes Passerelles, Scène de Paris – Vallée de la Marne à Pontault-Combault
les 8 et 9 janvier 2027Forum, Théâtre de Falaise
les 18 et 19 janvierThéâtre Paul Eluard, Bezons, dans le cadre du festival PIVO
les 22 et 23 janvierThéâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne
du 2 au 5 févrierLe Canal, Théâtre du Pays de Redon
les 10 et 11 févrierCentre Culturel Jacques Duhamel, Scène de territoire de Bretagne, Vitré
les 16 et 17 févrierLe Beffroi de Montrouge, dans le cadre du festival MARTO
les 11 et 12 marsTJP, Centre dramatique national Strasbourg – Grand Est
du 17 au 20 marsScène 55, Mougins
les 1er et 2 avrilLa Criée, Théâtre National de Marseille
du 7 au 10 avrilLe Volcan, Scène nationale du Havre
du 12 au 14 maiLe Grand R, Scène nationale de La Roche-Sur-Yon
les 20 et 21 mai


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