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François Cervantes parle avec son clown

A voir, Avignon, Best Off, Les critiques, Théâtre
Le clown comme un poème de François Cervantes
Le clown comme un poème de François Cervantes

Photo Christophe Raynaud de Lage

Dans Le clown comme un poème, François Cervantes ouvre les portes de sa fabrique du clown de théâtre qu’il pratique depuis une vingtaine d’années. Il invite pour cela son clown Arletti et la comédienne qui l’incarne, Catherine Germain. Aussi riche qu’incongru, ce dialogue pose avec profondeur et tendresse la question de l’art, de sa possibilité au théâtre.

« Nous entrons en période de sécheresse : nos relations s’atrophient. La compétition est partout et nous avons la sensation de devenir des produits. Dans le théâtre, c’est pareil : nous nous parlons moins. Le théâtre n’est pas détaché du monde dans lequel il est. C’est ce qui le rend fragile et beau. » Extraites du petit livret bleu intitulé J’ai envie de vous écrire qu’il distribue à l’issue du Clown comme un poème, ces phrases en disent long sur ce que François Cervantes recherche avec ce spectacle : une relation profonde et singulière avec les différentes composantes de cet art que sont l’acteur, le personnage et le spectateur. Plus précisément, ces mots révèlent l’urgence, l’intensité du besoin que ressent l’auteur et metteur en scène à refaire du théâtre un lieu de parole véritable, apte à mettre en lien le plus grand nombre. Car depuis la création de sa compagnie L’Entreprise en 1986, François Cervantes n’a de cesse que de chercher des langages qui, dit-il sur son site Internet, sont capables de « raconter le monde d’aujourd’hui, traverser les frontières sans être arrêté par des références culturelles, et s’adresser directement au public ». La crise que traverse actuellement le service public de l’art et de la culture est évidemment en partie responsable de l’inquiétude qui parcourt le livret couleur outremer. Mais l’artiste ne fait guère référence aux coupes budgétaires, car, davantage que ces violences infligées au spectacle vivant, c’est ce qu’elles révèlent de nos sociétés qui l’intéresse.

Le clown comme un poème est une humble, juste et belle réponse à la « disparition de la parole » que François Cervantes identifie comme l’un des grands maux de notre époque. Contre l’éloignement, contre l’indifférence généralisée, l’artiste mobilise de minuscules moyens matériels et de grands moyens humains. Alors qu’il ne l’avait jusque-là fait qu’une seule fois, dans Prison possession (2014) où il donnait corps et voix à une correspondance qu’il avait entretenue avec un détenu, il monte lui-même sur la scène qui n’a pas l’air d’en être une. L’unique petite table derrière laquelle François Cervantes accueille les spectateurs, et où il restera assis durant toute la représentation – si tant est, là aussi, que l’on puisse utiliser ce terme pour qualifier Le clown comme un poème – installe en effet une égalité presque parfaite entre la scène et la salle. L’adresse directe, le ton de la conversation qu’emploie Cervantes pour aborder son sujet, le clown, nous situe de prime abord plus près de la conférence ou que du spectacle. « Pourquoi et comment je me suis intéressé au clown ? Par hasard, je ne m’y attendais pas », commence-t-il de but en blanc. Les bases ainsi posées placent le geste artistique à portée de main. Si celles et ceux qui ont vu un ou plusieurs des sept spectacles que le fondateur de L’Entreprise a créés avec des clowns trouveront assurément dans cette création matière à réjouissance, les novices ne seront pas en reste.

En racontant ici une aventure artistique précise, la sienne et celle du clown Arletti, qui ne tarde pas à surgir d’on ne sait trop où, c’est une réflexion bien plus large que François Cervantes vient partager, sur l’art au théâtre et donc sur l’art en général. En décrivant à grands traits son expérience avec le clown depuis son deuxième spectacle, Le venin des histoires (1987) – suivi par de fameux spectacles dont Arletti est le héros, tels que le solo Le 6ème jour (1995) et Les clowns (2006) –, l’auteur et metteur en scène remet en question le couple art/théâtre qui est habituellement vu comme inséparable, à la vie à la mort. La définition que François Cervantes donne de l’art ne peut en effet être appliquée qu’à un nombre assez réduit de créations contemporaines. Combien de pièces viennent aujourd’hui « réveiller nos intérieurs », comme Cervantes affirme que le font chez lui certaines peintures rupestres, certains visages sumériens, des chants polyphoniques aussi bien que la voix de Tom Waits, les tableaux Les Esclaves de Michel-Ange et L’Origine du monde de Gustave Courbet ou encore Le Chien de Giacometti ? Combien ont-elles seulement cette ambition ? S’il se garde bien de formuler directement la question autant que de lui donner une réponse, le récit qu’il livre de sa rencontre avec le clown comme « aller à la rencontre de celui que nous ne connaissons pas en nous, celui qui, peut-être, échappe au temps, et touche à l’éternité, pendant un instant » nous donne une piste assez précise de l’avis de François Cervantes sur le sujet.

L’arrivée d’Arletti fait basculer la conférence du côté d’un métathéâtre aussi ludique que passionnant. En demandant à cette figure qui n’a pas pris une ride en plus de trente ans de parler de la comédienne Catherine Germain, François Cervantes se plie à la personnalité singulière du clown, toujours à côté de la société des hommes, mais curieux d’elle et souvent plein du désir de s’y faire accepter. Le dialogue qui s’ensuit entre le créateur et sa créature au visage à demi-maquillé, à la chevelure de tissu noir à poids blancs et à la démarche légèrement claudicante prend la suite du livre Arletti, 30 ans de ravissement co-écrit en 2008, puis réédité à trois reprises par François Cervantes et Catherine Germain sur leur pratique commune du clown de théâtre. En donnant la parole au clown sur son lien avec l’actrice avant d’inviter l’actrice à évoquer son clown, Cervantes remet le théâtre à sa place comme il aime à le faire aussi lorsqu’il travaille avec le masque. Pour lui, le clown vit indépendamment de ceux qui lui donnent corps. Il est un être intérieur qui ne devient visible que lorsqu’un humain se dévoue pour lui prêter sa chair, ce que Catherine Germain fait selon Arletti à merveille. L’étrangeté du regard que pose le clown sur la comédienne, dont il apprécie, par exemple, le calme, la sagesse et le fait qu’elle n’ait « pas beaucoup de pensées », donne à repenser la notion de jeu et de personnage telle qu’on l’entend dans le théâtre occidental.

Proche de certaines conceptions orientales du jeu, le clown que François Cervantes et Catherine Germain font aller vers des sujets complexes – sans sacrifier la simplicité de son langage habituel – parvient à exister pleinement malgré l’exercice de déconstruction auquel le soumet le premier. L’émotion et le rire qu’ils suscitent sont d’autant plus forts et surprenants pour le spectateur que les ficelles d’Arletti sont non seulement apparentes, mais aussi dépeintes dans le détail. Alors que le clown fait depuis quelques années un retour remarquable dans le milieu circassien, avec des variations multiples autour des figures traditionnelles du clown blanc et de l’auguste, Le clown comme un poème s’impose avec sa dimension théâtrale comme une pierre importante à l’édifice. La relation entre auteur et metteur en scène, comédienne et clown qui se fait jour ici est de celles que François Cervantes appelle de ses vœux dans J’ai envie de vous écrire : elle relie non pas des personnes au sens classique, mais des « êtres intérieurs qui sont frères et sœurs, même si nous n’avons pas les mêmes parents ». La parole qui circule entre ces trois êtres incarnés par deux humains seulement prouve combien la relation démultiplie les forces et les façons d’habiter le monde.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

Le clown comme un poème
de François Cervantes
Avec François Cervantes, Catherine Germain

Production L’Entreprise – Cie François Cervantes
Avec le soutien du ministère de la Culture – DRAC PACA, du Conseil Régional SUD – Provence Alpes Côte d’Azur, du Conseil Départemental des Bouches du Rhône, de la Ville de Marseille

Durée : 1h05

Théâtre des Halles, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 25 juillet 2026, à 19h (relâche les 8, 15 et 22)

Le Monty, Genappe (Belgique)
les 12 et 13 novembre

16 juillet 2026/par Anaïs Heluin
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1 réponse
  1. Annick Berger
    Annick Berger dit :
    19 juillet 2026 à 8 h 18 min

    Vu hier au Théâtre des Halles, un petit bijou ! Tout à fait d’accord.

    Répondre

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