Descendant d’une lignée de flics, le metteur en scène, comédien et auteur explore son héritage familial pour mieux interroger l’institution policière. Une proposition bien menée, mais qui aurait gagné à moins s’excuser.
Face au public, deux gaillards dégingandés à l’air faussement naïf nous fixent, assis derrière leurs ordinateurs. Rien ne commence vraiment. Thomas Gourdy s’excuse, s’emmêle les pinceaux, trébuche avant de se rattraper et n’ose pas prendre la place qui lui est due : celle du plateau. Très vite, les confessions intimes se bousculent, dans une maladresse parfaitement maîtrisée : mais d’où lui vient cette terrible peur de la fuite urinaire qui ne le quitte pas d’une semelle depuis son plus jeune âge ? se demande-t-il tout à trac. La faute à une humiliation d’enfance, lui prédit une acupunctrice-chamane colombienne. Thomas Gourdy ne voit pas, lui qui a toujours été un enfant sage et respectueux des règles, ce qui aurait pu causer de tels dégâts.
C’est une fois adulte, le jour où il désobéit pour de vrai aux représentants de la loi, que les pièces du puzzle commencent à s’imbriquer. Ce jour-là, il s’interpose lors d’une interpellation : trois femmes enceintes sont dénudées en plein soleil dans la rue par les policiers alors qu’elles faisaient la manche – ou qu’elles s’adonnaient au vol à la tire, selon les différentes versions. Thomas Gourdy filme la scène, s’insurge et détale en courant face au policier qui le prend en chasse. Il écopera d’une amende qu’il contestera en justice. Cet acte de révolte toute relative, presque minime, contre l’institution policière sera le point de départ d’une enquête familiale et intime. Pourquoi est-il toujours en vie à l’issue de cette course-poursuite quand Malik Oussekine, lui, meurt dans des circonstances similaires en 1986 ? Pourquoi lui a-t-il fallu attendre si longtemps pour comprendre que son père, membre de la « spéciale de gymnastique », faisait en réalité partie de l’unité des Voltigeurs cette nuit de 1986 et qu’il a donc assisté, sinon participé, au meurtre du jeune homme ?
Ainsi, à travers la rencontre du juge chargé de la contestation de l’amende du comédien, de Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur dans les années 1990 et promoteur d’une politique particulièrement répressive en matière de maintien de l’ordre, et de la sœur d’un jeune passé à tabac lors des émeutes qui ont suivi la mort de Nahel Merzouk en 2023, Thomas Gourdy navigue entre ses souvenirs passés, ses réflexions contemporaines et les contradictions inhérentes qui l’animent, le tout porté par la musique hypnotique d’Alexandre Du Closel. Face à un jeu tout en retenue et en sensibilité, on s’étonne seulement que la proposition ne dépasse pas le parallèle entre la remise en question de la figure patriarcale et celle de la légitimité de la violence de l’institution policière. La police est injuste dans l’espoir vain de faire respecter la justice, le patriarcat comme la corruption rendent les êtres humains aveugles et sourds, et la boucle est bouclée. Ne reste qu’un léger sentiment de malaise, celui de partager le constat, sans que rien ne nous soit proposé pour le dépasser. Ce qui nourrit de la frustration, car, avec l’intelligence et la grande maîtrise formelle avec lesquelles Thomas Gourdy s’empare de son sujet, tous les outils étaient réunis pour pouvoir l’aborder frontalement sans s’en excuser.
Fanny Imbert – www.sceneweb.fr
Force Bleus
Texte, conception, jeu Thomas Gourdy
Composition, jeu Alexandre Du Closel
Collaboration artistique et dramaturgique Julie Bertin
Direction d’acteur Louise Dupuis
Chant Mohamed Lamouri
Création lumière Léonard Cornevin
Régie technique Sidonie NaudetProduction Compagnie La Bande Passante
Coproduction Kultur Fabrik d’Esch sur Alzette (LU), Arche de Villerupt, Faculté de Droit de Metz
Soutiens Festival Rencontres du Théâtre de Témoignage (cie entre les actes / Metz), Nouveau Théâtre de l’Atalante (Paris), Théâtre 13 Bibliothèque (Paris), Festival 2035 (Montreuil), Théâtre le Hublot (92), Espace Bernard Marie Koltès (Metz)La compagnie La Bande Passante est soutenue par la Région Grand Est, le conseil départemental de Moselle, la Ville de Metz, et la DRAC Grand Est.
Durée : 1h10
Théâtre de Belleville, Paris
du 8 au 30 avril 2026



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