Avec un sens de la fête indéniable et contagieux, le Festival d’Alba a fait la part belle aux clowns et aux trampolinistes. Nous, la forêt – ou comment se planter de la compagnie Kif Kif, Quatuor des compagnies 126 kilos et Toi d’abord et Kairos, créé in situ dans le théâtre antique par la compagnie Kiaï, ont défié la chaleur et les blessures devant un public fidèle.
« Nous étions quatre, mais il est parti ; il ne reviendra pas, c’était le plus drôle. » Ne reste que ses grosses chaussures rouges posées au sol comme une relique. Et cette promesse de tenter de finir, ou à tout le moins de commencer ce Quatuor qui n’en est pas un puisqu’ils sont trois, l’un d’eux ayant choisi d’aller vers d’autres aventures. Tout rate et pourtant la réussite de ce spectacle crée en 2023, et dont la forme n’a cessé d’évoluer, est éclatante. Et dit à quel point l’art du clown est vif, audacieux et profondément réconfortant quant à sa façon d’embrasser le monde, ce qui le fracture et ce qui le tient soudé aussi parfois. Outre cette pièce née de la réunion des artistes des compagnies 126 kg et Toi d’abord, formés à l’École de cirque de Lyon, le Festival d’Alba a fait une place de choix aux clowns, grimés ou non, aux lutins – ceux de la dernière création, enfantine, de Alain Reynaud dans Claricellino – et tout simplement aux duos dépouillés d’accessoires, comme la compagnie Kif Kif pour Nous, la forêt – ou comment se planter ou les très intemporels Didier André et Jean-Paul Lefeuvre dans Parblex !, créé en 2023.
À chaque fois, des garçons, grands, minces qui, dans Nous la forêt, sont semblables à l’arbre rachitique qu’ils ont intégré au plateau. Impossible de ne pas y voir les Vladimir et Estragon de En attendant Godot. Pas d’esclave ici, mais cette même quête de sens, les mêmes empêchements à dompter en enjambant délicatement des murets invisibles. Les frères Baptiste et Lucas Bouissou, basés à Toulouse, aidés par leur sœur Noémie, compagne de route des Baro d’evel, jouent aux acrobates quand il s’agit de prendre la fuite. L’un accélère le mouvement, l’autre reste pétrifié sur une table instable à laquelle le premier se voit contraint de scier un pied afin de précipiter les choses. Mais qu’y a-t-il en dessous ? Sur quoi pose-t-on les pieds ? Comme ils le disent en quelques mots, il est « temps de plonger », de cesser de lésiner. Il y a urgence écologiquement, politiquement, à agir, à se construire un autre arbre totem, à se réanimer, à s’embrasser, se donner la béquée avec une pomme comme accessoire aussi symbolique que prosaïque. À chacun de leurs pas, Barbier est là, aux commandes de l’instrument qui sied si bien au cirque : la batterie. Il indique le cheminement du fruit ou de l’air car, décidément, les deux frères ont l’art de jongler avec ce qui ne se matérialise pas.
« Une belle réunion de famille »
Cette forme de décroissance de l’esbroufe est au cœur de Parblex !, spectacle millimétré aux mains d’un duo bancal et si complémentaire entre le musicien guitariste et l’acrobate qui monte et démonte le décor dans lequel il fond son corps filiforme. Variation pour l’espace public de Parbleu, Parblex ! lorgne vers Pierre Étaix et Jacques Tati par sa tenue, son aridité décontenançante. Jouer avec une balle sur un billard géant, grimper à un mât, tourner sur la tête. Le vocabulaire ancestral du cirque est là. Le mât chinois constitue justement la scénographie de Maiador – du nom d’une expression rurale du nord-est du Brésil qui désigne l’endroit où se repose le bétail –, proposé gratuitement à côté du poumon du festival, le Carbunica. Depuis presque 20 ans, la compagnie Delá Praká est influencée par la danse – ici la capoeira – et le cirque social du Mali et de la Guinée-Conakry, et incorpore au quatuor des clins d’œil aux traditions, aux rituels. Quand ils s’amusent du bruit des pois chiches sur un tamis avant de les plaquer sur une surface de cellophane, en un clin d’œil, deux continents se défient. À l’adresse des tout petits (mais pas que !), Diane Dugard et Juan Cocho continent, de leur côté, à jouer avec leurs chiens, poules, petites oies, et ça marche ! Déjà venue, notamment en 2023 avec Quand les poules joueront du banjo, la Compagnie des Plumés, originaire de l’Oise, opère une tendre alchimie avec ses animaux, leur faisant faire de courts numéros qui dérèglent, l’espace d’un instant, l’ordre établi, comme celui de leur jeune chien qui tourne à l’envers. Ces petits riens qui décalent notre regard sur le monde nécessitent un grand travail des artistes – Diane Dugard a été formée à l’Académie Fratellini et son comparse au TNS – et aussi, bien sûr, des financements, sans cesse rabotés.
Depuis dix-sept ans, Alain Reynaud déplie ce festival, émanation du seul Pôle national cirque d’Auvergne-Rhône-Alpes, La Cascade, installé à Bourg-Saint-Andéol, à trente kilomètres d’Alba-la-Romaine. Chaque année, presque 30 000 festivaliers se déplacent, les spectacles sont pleins, des spectateurs patientent sur liste d’attente pour chacun d’eux ; et les concerts gratuits proposés par la SMAC d’Ardèche complètent la programmation. « C’est le bon rythme de croisière, ça fait une belle réunion de famille », nous confie Alain Reynaud, en faisant référence aussi aux 170 bénévoles. Aucune baisse de budget le concernant. Tout est inclus dans le fonctionnement de La Cascade. Pour autant, la baisse générale des finances du spectacle vivant l’impacte quand même par l’intermédiaire des compagnies qui ont moins de moyens et qui, donc, ne peuvent plus proposer les mêmes choses qu’auparavant, parce que les dépenses de restauration ont enflé et que le festival sert 300 repas par jours au catering. « Il faut que les tutelles nous considèrent plus car on va finir essoré », prévient celui qui se définit comme « optimiste de nature », arguant que le public est là, plus que jamais, et que le Pôle national touche 45 000 spectateurs à l’année, soit 15% des 300 000 habitants du département, même si le public vient aussi de territoires non ardéchois.
Le cirque vaillamment en action
Au-delà même des spectacles et des artistes qui sont le socle de ces six jours, le festival contribue à créer un temps de rassemblement, « le plaisir de boire ensemble une limonade ». « C’est l’avant-garde du progrès pour répondre à la refonte en cours de la société et à l’arrivée des IA, souligne Alain Reynaud, mais nous n’avons pas fini de faire le tour de l’humain ». En cela, « la culture n’est pas la cerise sur le gâteau, elle est le gâteau ». Les fortes chaleurs vont l’amener à programmer plus encore la nuit, à « retrouver la piste aux étoiles » au sens premier. Il ne va plus être possible de proposer des spectacles jeune public en début d’après-midi, d’autant plus que le chant des cigales (jusqu’à 70 décibels parfois !) couvre les paroles des artistes. Les horaires vont donc évoluer. Cette année, dès le deuxième jour, le spectacle du théâtre antique a été décalé de 30 minutes, passant de 19h45 à 20h15. C’est toujours là que se trouve la création de chaque édition. Cyrille Musy et sa compagnie Kiaï y ont présenté Kairos, pour deux musiciens, une comédienne et six acrobates évoluant sur quatorze (!) trampolines, dont onze ronds, leur agrès historique ! Dès le deuxième jour, ils n’étaient plus que quatre – deux s’étant sérieusement blessés au genou au cours de la première.
Pour autant, le spectacle est d’une grande cohésion entre la musique live impeccable du groupe Turfu, de la « techno champêtre » comme ils disent, les textes de François Berdeaux, fidèle de la compagnie, dits et chantés par Nedjma Benchaïb. Nul doute que lorsque cette partie est prise en charge par une spécialiste, la portée n’en est que décuplée. Ainsi, le récit sur le « poids du passé », la nécessité de faire tabula rasa, mieux d’« atomiser l’héritage » n’en a que plus de portée dans ce lieu par ailleurs si particulier qu’est ce site triplement millénaire pour lequel le spectacle a été créé in situ, sans tournée ensuite – Cyrille Musy préparant sa prochaine création, Boundless, pour mai 2027 avec certains des artistes présents ici. Évoluant à l’arrière de la scène derrière l’échafaudage qui est leur tremplin, les trampolinistes ne recherchent pas que la performance et font du rebond un art de vivre, en avant, mais aussi en arrière, avec des sortes de rewind, pour lequel le trampoline est particulièrement adapté.
Et après ça ? Continuer. Malgré la crise économique sans précédent, les attaques politiques de toutes parts envers ces disciplines, un réchauffement climatique, indéniable, insoutenable pour certains, le cirque est vaillamment en action au Festival d’Alba et les artistes proches d’un public qui fait résistance. « Merci de venir nous voir, de payer vos places dans ce contexte compliqué pour chacun, merci de continuer à voir des spectacles, on va faire en sorte que ça continue », ont salué plusieurs artistes à l’issue de leur prestation. Et si cette année, il n’y avait exceptionnellement pas de spectacle sous chapiteau, ce n’est que partie remise. Malgré, là encore, des difficultés liées à l’économie et au climat, « je ne peux pas me résoudre à ne plus en proposer », dit Alain Reynaud. En cirque, tout est plus que jamais question d’agilité.
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr




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