Pour sa 9e saison à la tête de la Scène nationale Points Communs de Cergy-Pontoise, Fériel Bakouri défend une programmation « grand écart », entre exigence artistique, ancrage sur le territoire et attention soutenue portée à la jeunesse. Entretien.
Stéphane Capron : Quelle a été la ligne directrice pour composer la saison 2026-2027 de la Scène nationale Points Communs ?
Fériel Bakouri : Une programmation « grand écart ». Je vais de l’ultra-populaire, dans ce qu’on peut faire de mieux dans une scène nationale, à l’ultra-pointu, et j’adore ça. Je dirige une scène nationale en région, même si elle est située en Île-de-France. On a la chance d’être à côté de Paris, mais l’endroit où je construis ce projet est un territoire où, en matière de spectacle vivant, à part Points Communs, il n’y a pas d’autre théâtre. Je me trouve donc exactement comme dans n’importe quelle région de France, ce qui me confère une liberté et une responsabilité incroyables. Ainsi, le public pourra découvrir des spectacles comme Le Pas du monde de la compagnie XY, mais aussi des artistes moins connus comme Mackenzy Bergile. J’ai la responsabilité de montrer une vraie diversité d’esthétiques et de styles.
Stéphane Capron : Maxime Pascal et l’ensemble Le Balcon s’installent en résidence à Points Communs. Un artiste et une formation habitués à investir des maisons d’opéra : est-ce une volonté d’ouvrir votre public à une nouvelle offre musicale dont il est éloigné ?
Fériel Bakouri : Oui, tout à fait, et d’introduire la performance et la musique de création dans un lieu pluridisciplinaire. À Cergy, il existe un public musical fidèle — il y a le festival baroque depuis longtemps, le festival Jazz et des SMAC —, mais il n’y avait pas de musique de création. Ce que j’ai aimé dans l’approche de Maxime Pascal, un chef extraordinaire, c’est qu’il est venu répéter cet été Mittwoch aus Licht de Karlheinz Stockhausen avant la création à l’Opéra de Berlin. C’est un artiste d’une qualité incroyable, chouchou de Pierre Boulez, grand créateur et amoureux du public. Il se trouve qu’il adore être avec des amateurs et qu’il chérit la transmission. Nous nous sommes retrouvés autour de ces valeurs communes.
Stéphane Capron : Marion Siéfert va clôturer trois années de résidence à Points Communs en présentant, après sa création au Festival d’Avignon, Bunker, sa nouvelle pièce en Île-de-France. Un spectacle sur les conséquences de l’essor des nouvelles technologies sur nos vies, dans une forme pointue. Coproduire ce spectacle, est-ce pour vous une façon d’apporter au public le même niveau d’exigence que dans un grand festival de théâtre ?
Fériel Bakouri : Marion Siéfert, je l’ai repérée il y a longtemps, et elle arrive en fin de résidence avec cette création. Au début, il n’était pas question qu’elle soit retenue dans la programmation du Festival d’Avignon. Elle a toujours présenté des pièces d’actualité incroyables ; Daddy était déjà un peu moins facile d’accès. Avec Bunker, elle continue à tracer son sillon. C’est une artiste engagée, d’une grande exigence. Notre public connaît son travail et celui de Matthieu Bareyre, cinéaste qui collabore avec elle, et il y a beaucoup d’actions menées sur le terrain. Ils ont su tisser un lien fort avec les spectateurs.
Stéphane Capron : Cette saison, des cartes blanches sont données à Calixto Neto, Mounia Nassangar et Sandrine Lescourant. Comment vont-ils s’investir dans la programmation ?
Fériel Bakouri : Ces artistes possèdent une grande puissance, une immense générosité, et ressemblent à notre public. Sur notre territoire, on dénombre 142 nationalités et presque autant de langues ! Cette altérité et cette diversité font parfois peur, ce qui se traduit dans les votes aux élections. Mais nous, nous voulons rassembler, y compris ceux qui redoutent cette altérité, grâce à ces artistes et à leurs lignes artistiques fines et singulières.
Mounia Nassangar vient du waacking et a collaboré avec Jean Paul Gaultier. Elle est habituée à faire des balls dans les quartiers, et pour sa carte blanche, nous avons décidé d’organiser une battle, car cela correspondait mieux au public de Cergy.
Calixto Neto est brésilien et revendique ses origines afro-descendantes. Le Brésil est une société à la fois très pluriculturelle et profondément raciste. Il m’a tout de suite dit en arrivant à Cergy-Pontoise qu’il souhaitait travailler avec des primo-arrivants dans les quartiers. Car si son arrivée en France a été formidable pour sa formation et la danse contemporaine, elle a été plus compliquée en tant que personne racisée, le faisant se sentir comme un étranger à la peau métisse.
Avec la chorégraphe Sandrine Lescourant, nous allons poursuivre l’aventure participative avec un groupe d’adolescentes du Val-d’Oise, ouvrant ainsi un nouveau chapitre au parcours entrepris depuis trois saisons avec des artistes comme Ahmed Madani, Olivier Coulon-Jablonka et Matthieu Bareyre. Elle vient des quartiers, connaît les questions de violence ainsi que l’ambiance des maisons de quartier, et elle sait ce que la danse peut produire sur la jeunesse.
Stéphane Capron : L’un des temps forts de la saison sera la 9e édition du festival Arts & Humanités, qui met à l’honneur des artistes rares en France et des talents émergents. Qu’ont-ils en commun ?
Fériel Bakouri : C’est la performance. Dans notre culture française, cette discipline déconcerte par son principe même, qui s’inscrit dans une forme de provocation. Née des mouvements de contestation et du militantisme, elle bouscule tant sur le fond que sur la forme et constitue souvent le lieu de la revendication contre les discriminations. Plutôt que de programmer de la performance au compte-gouttes toute la saison — au risque de diluer son impact et de la rendre moins identifiable —, j’ai préféré lui consacrer ce temps fort. Cela vaut la peine de lui offrir un espace à part.
Il se trouve par ailleurs que le ministère de la Culture nous a proposé de construire un pôle international de production et de diffusion baptisé « Ailleurs & Ici », en collaboration avec la Fondation Royaumont, l’École nationale supérieure d’arts Paris-Cergy, La Briqueterie CDCN de Vitry et le Centre national de la danse. Nous avons ainsi souhaité nous positionner pleinement sur le terrain de l’émergence.
Stéphane Capron : Après Ahmed Madani, Sandrine Lescourant va donc mener une création participative, Ici dansons, avec des adolescents de Saint-Ouen-l’Aumône. Pourquoi la jeunesse occupe-t-elle une place aussi importante dans votre saison ?
Fériel Bakouri : Tout ce que je lis à ce sujet m’inquiète de plus en plus : on le voit avec l’accès à l’emploi, les difficultés liées à l’écologie ou encore les problèmes budgétaires. Nous faisons partie d’une génération qui a eu la chance de vivre assez confortablement. Mais l’avenir s’annonce beaucoup plus dur pour la nouvelle génération. Salomé Saqué le constate dans son livre Sois jeune et tais-toi, qui explique qu’en matière de salaires et d’emplois, les jeunes sont les plus défavorisés. On ne les écoute pas, on les stigmatise et leurs élans positifs sont étouffés.
Aujourd’hui, un peu plus de la moitié du public de Points Communs a moins de 30 ans. Ce n’était pas le cas quand je suis arrivée. Ce travail de fond mené sur neuf ans a payé, parce que c’était une volonté politique affirmée. Nous sommes dans le département le plus jeune de France, et toute l’équipe est hyper mobilisée sur ce point. C’est une priorité absolue.
Stéphane Capron : Cette jeunesse est au cœur du projet de Points Communs. Comment avez-vous réagi cet été en apprenant qu’Emmanuel Macron et le prince héritier d’Arabie saoudite avaient évoqué un projet de parc à thème culturel autour du manga et de l’univers de Dragon Ball ?
Fériel Bakouri : La question du populaire ne me dérange pas. Cela peut générer des retombées économiques positives pour le territoire, dont la Scène nationale pourrait elle aussi bénéficier. Reste la question du financement : je n’ai pas l’impression que l’État compte y engager des sommes aussi colossales. Mais la chose qui m’interpelle le plus, c’est l’impact écologique d’un tel projet. Je sens les collectivités locales et les entreprises très enthousiastes à l’idée de créer des emplois et de stimuler l’économie, si toutefois le projet arrive à son terme — ce qui semble compromis au vu des dernières informations en provenance du Japon et des ayants droit de Dragon Ball.
Stéphane Capron : Le début de saison sera marqué par la réouverture du Théâtre des Louvrais, après un important chantier de rénovation énergétique de 5,3 millions d’euros, avec pour objectif la neutralité écologique du bâtiment à l’horizon 2030. Des travaux qui arrivent à point nommé après l’été caniculaire. C’est une chance pour Points Communs ?
Fériel Bakouri : C’est le fruit de l’engagement de nos partenaires publics : l’agglomération de Cergy-Pontoise, le Département du Val-d’Oise, la DRAC et le préfet du Val-d’Oise, qui ont su saisir l’opportunité du Fonds vert. C’est capital sur le plan écologique, puisque nous allons moins polluer tout en réalisant des économies sur les fluides. Et tout cela avait été décidé il y a trois ou quatre ans, bien avant ces vagues de chaleur successives.
Nous sommes ravis de voir que l’État et les collectivités locales investissent dans leur Scène nationale, même si nous subissons, comme tout le secteur, une baisse de nos subventions. Ce que je tiens à saluer, c’est que l’agglomération de Cergy-Pontoise et le Département du Val-d’Oise ont fait le choix fort de soutenir le Théâtre des Louvrais dans le cadre d’une véritable dynamique et d’une priorité culturelle.

Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !