Articulant la célèbre pièce d’Alfred de Musset avec son texte source signé George Sand, David Bobée propose un Lorenzaccio porté par un jeune comédien épatant et une mise en scène affirmée qui emporte tout sur son passage, réticences comprises, en donnant à cette œuvre touffue une clarté et une modernité entraînantes.
Le problème avec Lorenzaccio, c’est qu’on se disperse vite. La pièce de Musset, écrite pour être lue « dans un fauteuil » et non jouée – l’auteur ne voulait pas revivre d’humiliantes déconvenues de soir de première –, déploie un labyrinthe dramaturgique fort d’au minimum 35 personnages, d’une quarantaine de scènes réparties en une soixantaine de lieux. D’ailleurs, personne ne la monte jamais sans opérer de coupes. David Bobée, lui, directeur depuis 2021 du Théâtre du Nord, a toutefois décidé de l’augmenter, en l’articulant à son texte source. Une conspiration en 1537 écrit par George Sand – elle et Musset eurent une relation amoureuse tumultueuse – a inspiré au poète romantique ce qui demeurera son grand œuvre. Version plus politisée, mais aussi plus féministe de la même histoire florentine, elle donne au Lorenzaccio de Bobée une couleur bien particulière et un mérite : tracer en 3h20 (entracte compris) un parcours clair et puissant, qui laisse coexister résonances actuelles et enjeux d’époque – politiques, philosophiques et esthétiques.
David Bobée explique que l’idée lui est venue de monter Lorenzaccio en constatant une certaine inaction, au-delà des mots, du monde culturel dans l’entre-deux-tours des législatives anticipées de 2024, alors que le RN était aux portes du pouvoir. Il en a fait un parallèle avec l’apathie des partisans de la République, ne se décidant pas à initier un soulèvement quand Lorenzaccio leur annonce qu’il va tuer le duc Alexandre de Médicis, qui fait régner son arbitraire et sa violence sur la ville de Florence. La correspondance est claire, mais l’œuvre tellement touffue et le personnage central et éponyme tellement complexe qu’elle ne saute pas aux yeux. Ce n’est pas un problème. Tant mieux peut-être même. Car dans ce texte, comme dans la réalité d’ailleurs, rien n’est simple et les brillantes tirades écrites par un Musset aux accents shakespeariens, qui font réflexion sur la vie, la politique et l’être humain, n’ont de cesse de le montrer. Lorenzaccio, noble jeune homme de 19 ans dont on raille à Florence la débauche et le manque de virilité – il s’évanouirait à la vue d’une épée –, est un Hamlet romantisé, un véritable héros romantique, seul, en marge de la société, à la fois en quête d’absolu et désillusionné, flirtant même avec le nihilisme qui va se déployer dans la seconde moitié du siècle. Son tyrannicide courageux, qu’il réalise dans cette version pour soustraire sa sœur de 15 ans à la convoitise d’Alexandre, s’effectue dans une débauche de violence sanguinaire, comme si, vêtu d’une robe de femme, Lorenzaccio s’échinait à extirper le mal du corps du monde, quitte à s’arracher un doigt au passage, en plantant à plusieurs reprises son couteau dans le poitrail du duc.
Et c’est certainement cette pluralité des évocations qui soutient l’intérêt de cette version particulière de Lorenzaccio. On connait l’engagement de David Bobée pour la diversité, qui se réaffirme dans ce spectacle en plusieurs points. On sait aussi que son esthétique n’hésite pas à appuyer ses effets. Et si l’on grimace parfois quand la musique vient installer l’émotion avant que l’émotion ne s’installe ou lorsque l’éclairage rougit toute la scène dans un final à la Joker, la force de l’ensemble emporte l’adhésion. L’interprétation du jeune Félix Back, issu de l’École du Nord, qui, à 27 ans, endosse le rôle-fleuve de Lorenzaccio, est bluffante d’aisance et de maturité. Nuancé, naviguant entre différents états, il donne à son personnage une formidable épaisseur, combinant fragilité et détermination, cynisme et idéalisme, et signe là une entrée tonitruante dans une carrière prometteuse. La scénographie, elle, centrée sur des ruines de hautes colonnes antiques mobiles, découpe des espaces qui font parfois penser dans leur verticalité imposante à Richard Peduzzi, et permet la projection d’images vidéo concoctées par Wojtek Doroszuk, qui nous transportent dans un monde contemporain resurgissant également sur scène à travers des CRS casqués, armés, en bottes et gilets coqués. C’est l’inéluctable capacité du pouvoir à se maintenir en place, par la force et en renouvelant ses visages, qui s’imprime ici, et ce Lorenzaccio ne paraît se sauver de l’échec des révoltes populaires et de leur aspiration à l’égalité, à la liberté, à la justice que par son versant féminin. La sœur de Lorenzo accompagne l’assassinat d’Alexandre. Sand est réhabilitée dans son importance littéraire. Ce qui demeure au-delà de l’histoire, c’est la façon dont elle nous est racontée. De ce côté, David Bobée poursuit une route mobilisatrice pour les nouvelles générations et un projet qui emporte en même temps assidus et néophytes de l’art dramatique.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Lorenzaccio
d’après George Sand et Alfred de Musset
Adaptation et mise en scène David Bobée
Avec Félix Back, Greg Germain, Mexianu Medenou, Catherine Dewitt, Djamil Mohamed, Jade Crespy, Jules Turlet, Ambre Germain-Cartron, Grégori Miège en alternance avec Arnaud Chéron, Yassim Aït Abdelmalek, Miya Péchillon, Nicolas Moumbounou
Scénographie David Bobée, Léa Jézéquel
Lumière Stéphane Babi Aubert, assisté de Léo Courpotin
Pupitrage et assistanat lumière Léo Courpotin
Vidéo et fresques Wojtek Doroszuk, assisté de Fanny Derrier
Musique Jean-Noël Françoise
Chants Nicolas Moumbounou
Costumes Samuel Bobée, Mayuko Tsukiji
Assistanat à la mise en scène Sophie Colleu
Conseiller littéraire Sylvain Ledda
Chorégraphie de combats Karim Hocini
Spatialisation sonore Marvin Jean
Construction décor et réalisation des costumes Ateliers du Théâtre du NordProduction Théâtre du Nord, CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France
Coproduction Les Théâtres de la Ville de Luxembourg ; Le Volcan, Scène Nationale du Havre ; Tandem, Scène Nationale d’Arras – Douai ; Théâtre Public de Montreuil – CDN ; Maison de la Culture de Bourges – Scène Nationale ; Théâtre de Caen ; Théâtre de Cornouaille, scène nationale de QuimperDurée : 3h20 (entracte compris)
Théâtre du Nord, CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France
du 19 mai au 5 juin 2026Points communs, Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise
du 18 au 20 novembreMaison de la Culture de Bourges, Scène nationale
les 25 et 26 novembreL’Équinoxe, Scène nationale de Châteauroux
le 1er décembreLe Carré Sainte-Maxime, Scène conventionnée d’intérêt national
les 4 et 5 décembreLa Filature, Scène nationale de Mulhouse
les 8 et 9 décembreLe Volcan, Scène nationale du Havre
les 16 et 17 décembreThéâtre de Caen
du 6 au 8 janvier 2027Théâtre du Beauvaisis, Scène nationale, Beauvais
les 14 et 15 janvierLe Phénix, Scène nationale de Valenciennes
les 20 et 21 janvierMaison de la Culture d’Amiens
les 27 et 28 janvierTandem, Scène nationale d’Arras-Douai
du 2 au 4 févrierLes Quinconces & l’Espal, Scène nationale du Mans
les 10 et 11 févrierScène nationale Carré-Colonnes, Saint-Médard-en-Jalles
les 4 et 5 marsThéâtre Public de Montreuil – CDN
du 16 mars au 10 avrilThéâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper
les 4 et 5 maiLes Salins, Scène nationale de Martigues
les 20 et 21 mai



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