Ewlyne Guillaume codirige avec Serge Abatucci la scène conventionnée Kokolampoe, installée à Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane. Une scène conventionnée d’intérêt national qui compte également une école. Dans le Off cet été, elle met en scène la trilogie Les Noctambules de l’auteur martiniquais Alfred Alexandre (au TOMA et au Théâtre du Balcon). Portrait d’une metteuse en scène engagée dans la formation de la jeunesse guyanaise.
Rien ne prédestinait Ewlyne Guillaume à s’installer depuis plusieurs années en Guyane. Née en Charente-Maritime, elle a grandi dans l’exploitation agricole familiale où l’on produisait du cognac. « Mon grand-père était un poilu de la guerre de 14. Ma mère a rencontré mon père lors de la Deuxième Guerre mondiale et elle est tombée amoureuse de lui. C’était un Guadeloupéen, ce qui a déplu au début à la famille qui ne comprenait pas ce qui se passait pour elle. Et puis je suis née, et j’ai passé toute mon enfance dans cette grande ferme. »
Très vite au cours de ses études, Ewlyne Guillaume se passionne pour le russe et pour la danse. « Ma vie artistique a débuté par la danse, avec la Martiniquaise Josiane Antourel. Puis j’ai rencontré la compagnie Téat’Lari qui n’avait pas beaucoup d’argent et qui m’a demandé de jouer un petit rôle dans un de leurs spectacles. C’est là que tout a commencé, explique la metteuse en scène. Cette compagnie a ensuite souhaité monter un spectacle avec des masques. Elle a fait appel à Michel Bourgade, fondateur avec Jean-Marie Binoche (le père de Juliette) de la compagnie Les Chevaux de feu. Il nous a appris le jeu de masque proche de celui des Balinais, basé sur le regard. Et là, je me suis entichée de tout cela. J’ai sculpté, j’ai travaillé le jeu de masques, toutes les postures japonaises. Comme j’avais fait de la danse, c’était plus aisé pour moi. Et le théâtre s’est ouvert à moi. »
De retour à Paris, on cherche une traductrice russe pour traduire au Théâtre de l’Atalante la pièce Cinzano d’après Lioudmila Petrouchevskaïa. « Je faisais la traduction simultanée pour trois personnages en même temps, sur le bord de la scène, dans une petite cabine. Il fallait que je traduise debout, et ils allaient très vite car les personnages buvaient de la vodka. C’est là que j’ai appris l’exigence du théâtre. » Puis Ewlyne Guillaume travaillera pendant plusieurs années avec des acteurs, pédagogues et metteurs en scène du Théâtre d’Art de Moscou (MKHAT) ; elle y apprend, entre autres, la méthode Stanislavski. « Cela a été pour moi une formation complète et stricte. » Elle organise des stages et enseigne le métier d’acteur à la fois au Théâtre-École du Passage, alors dirigé par Niels Arestrup, et à la Comédie de Béthune sous la direction d’Agathe Alexis et Alain Barsacq. Elle crée alors la compagnie KS and Co.
Une lampe pour éclairer un théâtre
En 1996, elle est traductrice et assistante à la mise en scène d’Ici vivent des gens d’après Athol Fugard, dans une mise en scène de Sergueï Zemtsov. Le spectacle est joué à Cayenne. Elle tombe amoureuse de la Guyane. De retour dans l’Hexagone, elle joue au Festival d’Avignon, au Musée Calvet, dans Orphée noir de Léopold Sédar Senghor, une lecture musicale mise en scène par Fatou Traoré et Moïse Touré à l’occasion des 150 ans de l’abolition de l’esclavage. Le spectacle tourne ensuite ; la compagnie revient en Guyane, à Saint-Laurent-du-Maroni, et on leur propose de jouer dans l’une des cellules du bagne, la plus grande, sans lumière. « On l’a visitée en allumant les phares de notre voiture ! On a acheté plein de lanternes en guise de projecteurs. On a joué pour des spectateurs qui ne parlaient absolument pas le français et qui ont applaudi comme des fous en nous disant : « C’est l’esprit qui vient de passer ». C’était vraiment incroyable. On a décidé de poser nos valises et de rester. » Et cette première image de la lampe qui éclaire la cellule a donné son nom au théâtre. Kokolampoe signifie en langue bushinengué « petite lampe à pétrole », ce lumignon autour duquel les enfants font encore leurs devoirs et, plus tard dans la soirée, les adultes forment à leur tour le cercle pour raconter des histoires.
Aujourd’hui, la scène conventionnée Kokolampoe dispose de cinq cases, toutes équipées. « Au début, il n’y avait que de petits bancs simples, on jouait avec la lumière du jour et on a fini par attirer l’attention du maire. » Dans cet arrondissement — le moins peuplé du territoire national avec 2,4 hab./km² — situé à 253 kilomètres de la capitale Cayenne, Kokolampoe a créé un écosystème. D’autres compagnies sont venues s’installer. La structure forme des comédiens et des techniciens au sein de son Théâtre-École, en partenariat avec l’ENSATT de Lyon. Le DUPMA (Diplôme Universitaire de Préparation au Métier d’Acteur) est une formation diplômante de niveau Bac+2. « C’est ce qui nous a frappés en premier, confie Ewlyne Guillaume, c’est la beauté des gens, la beauté de leur comportement, leur façon de s’habiller, de se coiffer : on voit qu’il y a du talent à Saint-Laurent-du-Maroni. » Et la saison prochaine, l’un des élèves va intégrer la classe dédiée aux Outre-mer portée par le Théâtre de l’Union à Limoges, qui prépare aux concours des écoles d’art dramatique.
Stéphane Capron – www.sceneweb.fr





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