La metteuse en scène Eugénie Ravon et le dramaturge Kevin Keiss poursuivent leur collaboration avec La Bande originale de nos vies, un retour en musique sur les femmes qui ont marqué leurs existences, et signent un spectacle enjoué et bien pensé.
Que disent de nous les bandes originales de nos vies ? C’est une prière en arabe qui nous saisit immédiatement, de celles chantées lors des mariages. Entonnée par Nacima Bekhtaoui, elle constitue le premier souvenir de musique qui l’a réellement touchée. La comédienne va ensuite nous inviter à entrer dans sa chambre où elle déroule, poste sous le bras, les uppercuts qui ont bouleversé son adolescence : la découverte de NTM, d’Akhenaton, des Rita Mitsouko. Ainsi, après La Mécanique des émotions, que l’on a notamment pu voir lors du festival Impatience en décembre dernier, le duo composé de la comédienne et metteuse en scène Eugénie Ravon et du dramaturge Kevin Keiss se penche sur les chansons qui ont marqué nos vies, de l’enfance aux derniers moments de l’existence. On retrouve la même écriture chorale, la même sensation fourre-tout, mais aussi la même exaltation joyeuse qui signe désormais leurs créations.
Si Nacima s’est construite avec le hip-hop et Radio Orient, c’est le piano qui a vu grandir Colombine. Du conservatoire à ses premières compositions, il l’accompagne partout, même de l’autre côté de l’Atlantique. Il symbolise le lien à sa mère, il sait invoquer le souvenir de sa grand-mère. Pour Nathalie, la musique, c’est un souvenir tendre et douloureux qui lui rappelle comment sa voix de chanteuse lyrique s’est éteinte après le drame amoureux de sa vie. Ainsi, invoquant des souvenirs réels ou fictifs, les cinq protagonistes qui composent ce joyeux groupe vont déplier la bande originale de leurs vies, pour tenter de toucher du doigt le mystère qui se cache derrière le langage universel de la musique. Évidemment, il y a les chansons qui appartiennent à tout le monde, comme I Will Survive, qui deviendra l’hymne de la victoire lorsque la France remportera la Coupe du monde de football en 1998 ; il y a celles qui expriment d’une manière univoque les grosses colères, comme Killing in the Name du groupe de rock Rage Against the Machine ; et puis il y a surtout un maximum de chansons d’amour qui font pleurer : Véronique Sanson, Jacques Brel, Claude Nougaro…
On n’évite pas, bien sûr, l’invocation des divas parmi les divas, Barbara en premier lieu, Oum Kalthoum suivant de près, et Catherine Deneuve pleurant son amour dans Les Parapluies de Cherbourg qui arrive juste derrière. On s’inquiète alors un peu, à se demander si tout cela ne va pas se réduire à un vaste karaoké un peu facile de nos chansons préférées. Mais là où la proposition prend de l’ampleur et fait mouche, c’est qu’après avoir balayé les lieux communs du lien entre la musique et les racines familiales, la vague évocation de la transmission, l’évidente représentation de l’amour, l’inévitable association avec la mélancolie, elle se penche enfin, et trop succinctement, sur ces chansons qui portent en elles l’espoir, et qui donnent envie de changer le monde : la musique originale de Viva Zapata pour Eugénie, les airs entonnés par les sardinières de Douarnenez, dont la grand-mère de Nanténé faisait partie, qui battaient le pavé de leurs sabots pour appeler à la grève, Aretha Franklin qui reprend Otis Redding, et, bien entendu, Nina Simone qui chante « Je n’ai pas de maison, je n’ai pas de chaussures ». Enfin, quel serait le son qui resterait lorsque, retournés à la terre, nos corps deviendront poussière ? Quelle fréquence émergerait de nos os ensevelis, si quelqu’un, dans quelques millénaires, s’amusait à recomposer les bandes originales de nos vies ?
Malgré des irrégularités de jeu et une scénographie parfois fade, La Bande originale de nos vies réussit à se demander de façon pas trop banale ce qui nous touche immanquablement et pourquoi. Il convoque ces chansons qui nous mettent à terre instantanément, ces airs populaires au sens qui appartiennent à toutes et tous, ces intros que l’on reconnaît au bout de trois notes, ces samples qui résument une génération entière, ces accords mineurs qui donnent corps à toute angoisse de l’âme, ces paroles qui synthétisent un idéal en mouvement. Il confirme ainsi le talent dramaturgique de Kevin Keiss, la douce folie qui anime le jeu d’Eugénie Ravon et la touche joyeusement foutraque qui caractérise désormais le duo.
Fanny Imbert – www.sceneweb.fr
La Bande originale de nos vies
Conception Eugénie Ravon, Kevin Keiss
Mise en scène Eugénie Ravon
Écriture et collaboration à la mise en scène Kevin Keiss
Avec Nacima Bekhtaoui, Nathalie Bigorre, Colombine Jacquemont, Eugénie Ravon, Nanténé Traoré
Scénographie Emmanuel Clolus
Création lumière Pascal Noël
Création costumes Élisabeth Cerqueira
Création sonore et musiques Colombine Jacquemont
Régie générale et lumière Fabrice Ollivier en alternance avec Paul Robin
Régie son Nicolas Testa
Stagiaire mise en scène Anouk Ben-Kemoun
Stagiaire dramaturgie Dounia BrousseProduction déléguée Théâtre Romain Rolland – Scène Conventionnée de Villejuif et du Grand-Orly Seine Bièvre
Coproduction Théâtre Dijon Bourgogne, Centre Dramatique National – Théâtre de la Concorde, Paris – Les Bords de Scènes, Grand-Orly Seine Bièvre – Centre culturel Houdremont, La Courneuve – Théâtre de Suresnes Jean Vilar – EMC, Saint-Michel-sur-Orge – Théâtre Jacques Carat, Cachan – Théâtre François Voguet, Fontenay-sous-Bois
Soutiens Ministère de la Culture Drac Île-de-France, Département du Val-de-Marne, Adami, SPEDIDAM, Région Île-de-France
Avec le soutien de l’Onda – Office national de diffusion artistiqueDurée : 1h50
Théâtre Romain Rolland, Villejuif
du 10 au 14 février 2026Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge
le 19 févrierLes Bords de Scènes, Ablon-sur-Seine
le 10 marsThéâtre Jean Vilar, Suresnes
le 12 marsThéâtre Jacques Carat, Cachan
le 25 marsHoudremont, Centre culturel La Courneuve
le 27 marsThéâtre de la Concorde, Paris
du 1er au 25 avrilLe Beffroi, Montrouge
le 12 mai



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