Pour leur septième pièce, Et le reste c’est de la sauce sur les cailloux, consacrée au couple de cinéastes Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, Sacha Ribeiro et Alice Vannier atteignent un niveau de précision et d’exigence impressionnant. Loin de n’être adressée à qu’à « L’Internationale straubienne », dont ils rient tendrement, leur travail est une façon d’être au monde radicale et humble, jubilatoire et simple.
Un film sur les Straub ? Même eux, Alice Vannier et Sacha Ribeiro, co-fondateurs de la bien nommée compagnie Courir à la catastrophe (CALC) installée à Lyon, n’y croient pas. La première fois qu’ils ont vu leurs films « taxés d’ascétisme » et « considérés comme marginaux », ils admettent que « c’était pas gagné ». Mais ce qui les a motivés à se lancer dans ce projet a priori peu porteur dans une période si tendue pour le monde de la culture que les deux artistes sont plus portés vers des « appels à l’aide » que des « appels à projets », c’est un documentaire de Pedro Costa, Où gît votre sourire enfoui ? (2001), sur le couple de cinéastes en plein montage de la troisième version de La Mort d’Empédocle. Ils parlent d’art ou du marxisme comme s’ils débattaient de la juste température pour cuire un gratin au four, et ils font. Enfin, en l’occurrence, ici, surtout elle, Danièle Huillet, rivée à sa table de montage, à couper, coller, traquant le sourire dans les yeux d’un personnage, une fois, deux fois, dix fois, hésitant au photogramme près.
Depuis ses débuts, le duo d’auteurs, metteurs en scène et acteurs, formés à l’ENSATT comme interprètes (promo 76, sortie en 2017), intègre à son travail la façon dont il se construit. On appelle ça pompeusement du métathéâtre, mais c’est d’abord leur manière de ne pas s’imposer en surplomb de leurs ambitieux sujets, politiques et quotidiens : comment on fait face à la pauvreté (En réalités, d’après La Misère du monde de Pierre Bourdieu), comment on s’identifie intimement et donc aussi socialement (5-4-3-2-1 j’existe (même si je sais pas comment faire)), comment on lutte pour qu’un théâtre, un espace commun, reste ouvert (Œuvrer son cri, inspiré des occupations de Nuit debout), comment on définit la norme et qu’est-ce que la folie (La Brande), comment on tient en équilibre avec un duo de circassiens (À tout rompre) ou encore comment on écrit l’histoire des vaincus (Radio Lapin, histoires de luttes dans le cadre de la série Grand ReporTERRE du Théâtre du Point du Jour, à Lyon). À chaque fois, en se demandant comment traiter cela, ils ouvrent un champ de réflexion qui n’aurait pas la même force si elle ne se faisait pas les mains dans le cambouis. Il faut fabriquer, plier, ranger, remiser comme, ici encore, pour créer. Et pour cela, affirment-ils une nouvelle fois, à travers les Straub/Huillet et leur propre voix, « mieux vaut être deux » pour résister. Au plateau, il y a donc Alice et Sacha introduisant Jean-Marie et Danièle (quelles interprétations !), mais il y a aussi, au fil du spectacle, Sacha qui s’adresse à Danièle. Car peu à peu, leurs préoccupations entrent en dialogue, sans que l’on s’en aperçoive. Les coutures de ce texte très ciselé ne se voient pas. C’est qu’ils ont dû, comme les Straub avec leur pellicule, faire beaucoup de rewind jusqu’à trouver l’équilibre.
Alternant les scènes devant un écran blanc de cinéma encadré du velours bleu des salles à l’ancienne, avec la table de montage sur une estrade mouvante et leur espace de répétition et de réflexion sur le reste du plateau figurant un théâtre qui prend l’eau, et dont il faut absorber les gouttes avec des seaux à l’instar des services publics en piteux état, ils donnent matière à leur propos. Car « de la lutte entre l’idée et la matière sort la forme », disait Straub. Alors dont acte. Les trentenaires, qui se lassaient à raison, en amorce de spectacle, d’être encore considérés comme des émergents à 32 et 33 ans, ont confectionné cela avec le scénographe Benjamin Hautin. Les lumières d’Anne-Sophie Mage s’y glissent parfaitement avec, notamment, la projection de l’effet de visionnage d’un film que le public ne voit pas en éclairant le visage de la monteuse. Impressionnant. Le son (signé Maxime Lance) est également très juste, en particulier les bruitages de bobines. La matière encore. L’image finale figurant l’Etna de la Sicile, où le couple de cinéastes a tourné, est aussi inattendue que remarquable, et même émouvante ; elle fait de surcroit écho aux paroles de l’Internationale (« La raison tonne en son cratère / C’est l’éruption de la faim ») que, subtilement, ils ne font pas résonner. Le rouge nimbe alors la scène, celui de la lave, mais aussi du « on » des plateaux quand les artistes sont au travail, soit l’objet même de cette création, et celui du marxisme revendiqué ici par tous les protagonistes.
Car la dimension politique irrigue ces deux parcours de créateurs. L’expression artistique est l’endroit de leur combat, en proposant des films avec vingt fois moins de plans que la moyenne (les Straub), en décortiquant comment la précision de la fabrication d’une œuvre participe de sa capacité à résister (les CALC), comment on s’inscrit en « contre » plutôt que dans une mouvance. Alors, ils répètent, réajustent, insistent. Au final, tout est affaire de regard. Oui, les films des Straub peuvent ennuyer, nous tomber des yeux (c’est le cas de Sacha Ribeiro) ; oui, ils refont toujours la même chose, mais Cézanne a peint presque 100 fois la Sainte-Victoire. Leur étrangeté interpelle ? « C’est le problème de la personne qui regarde, pas des Straub », dit Alice Vannier dans un renversement de paradigme. Redonnant, l’air de rien, le pouvoir au spectateur que nous sommes, contribuant à son émancipation. Dans cette radicalité, toujours amorcée avec drôlerie et une certaine forme de joie, il reste une place pour le désir. Peut-être d’ailleurs n’y a-t-il que cela dans le travail de la compagnie CALC depuis ses débuts. L’intellectualisation de leurs sujets ne les dispense pas d’éprouver. Mieux, ils trouvent dans le travail des Straub un lien à l’érotisme, celui qui se niche dans le fait de prendre le temps de regarder, d’entendre respirer, de souffler, de (se) toucher. Avec cette pièce, dont le titre à rallonge est une formule employée par les Straub dans leur documentaire originel, Alice Vannier et Sacha Ribeiro invitent à ne pas céder à l’à-peu-près dans cette époque asphyxiée par une course perpétuelle vers on-ne-sait-quoi – peut-être bien le fascisme recommencé. Leur constante précision pour le transcrire sur scène se révèle d’autant plus absolument salvatrice.
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr
Et le reste c’est de la sauce sur les cailloux
Écriture, mise en scène et jeu Sacha Ribeiro et Alice Vannier
Scénographie Benjamin Hautin
Lumière Anne‑Sophie Mage
Création sonore Maxime Lance
Costumes Léa EmonetProduction Compagnie Courir à la catastrophe
Coproduction Les Célestins – Théâtre de Lyon, Théâtre Garonne – Scène européenne
Soutien Scène nationale d’Aubusson – Théâtre Jean Lurçat, Théâtre de la Cité internationale – Paris, Théâtre Garonne – Scène européenne
En compagnonnage avec le Théâtre National Populaire – VilleurbanneDurée : 1h25
Les Célestins, Théâtre de Lyon
du 25 février au 7 mars 2026





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