Dans le Festival Off d’Avignon, Éric Jean présente une audacieuse et perturbante adaptation théâtrale du livre de Simon Roy prompte à semer le trouble comme à saisir d’émotion.
Le décor, minimaliste, est celui d’un bureau. Posée sur une table, la machine à écrire pourrait être celle de Jack Torrance, le personnage écrivain de Shining, le film de Stanley Kubrick sorti en 1980, ou bien celle de Stephen King, signataire en 1977 du roman d’horreur qui l’a inspiré, ou encore celle de Simon Roy, dont l’ouvrage Ma vie rouge Kubrick est paru en 2014. De la moquette aux murs, la pièce se teinte d’une tonalité vermeille évoquant le sang torrentiel qui jaillit des portes closes de l’ascenseur de l’Overlook Hotel, inondant son long couloir désert pour produire une vision parmi les plus saisissantes et cauchemardesques de l’histoire du cinéma. Cette séquence, extraite, comme d’autres, du film, est projetée sur le mur du fond et voit s’additionner un matériau composite évoquant sa réalisation. D’une grande puissance visuelle, l’image occupe une place essentielle dans la forme scénique que propose le metteur en scène Éric Jean qui adapte le livre.
Shining exerce une fascination indélébile sur le narrateur personnage du roman. Il s’offre à lui comme un moyen d’exorciser les traumas personnels liés à son enfance, comme de livrer un propos sur la récurrence de la violence et la folie meurtrière en Amérique, qui connait des épisodes de tueries tragiques au moment de l’énonciation. L’homme a plus de 40 ans et veille sa mère mourante, intubée sur son lit d’hôpital après avoir effectué une tentative de suicide. Des méandres de la mémoire et de l’inconscient ressurgissent les sources des drames qui ont causé son déclin et sa perte. La fiction et la réalité se conjuguent pour sonder l’horreur, le mal et son éternel recommencement. « Sommes-nous condamnés à reproduire les pires calamités du passé ? », s’interroge la pièce.
L’espace qui se présente comme un cadre familier et intime laisse place à des visions, des pulsions qui se déploient loin de tout naturalisme et trouvent une intensité dans la beauté formelle qui est recherchée. Il est investi par deux hommes : l’écrivain campé par Nico Racicot, tout en sensibilité, dans un registre de jeu très juste, un peu crispé, pétrifié, et qui émotionnellement se libère, et un individu à l’identité instable et insaisissable qui pourrait être sa conscience, son alter ego, incarné tout en souplesse par Marc-Antoine Sinibaldi, qui se métamorphose par à-coups subtils. Ce qui se joue entre les deux installe une atmosphère angoissante, mais tend aussi à la douceur. Dans une chorégraphie lente et précise qui ne laisse rien au hasard, mais se présente comme une déambulation lente et labyrinthique, les corps dans leurs économes déplacements paraissent à la fois denses et curieusement évanescents, présents et absents comme dans un jeu d’ombres. Concrète, la parole permet quant à elle de mettre des mots sur des émotions vives et vibrantes.
Clin d’œil au maître du cinéma présent dans le titre, et dont il est beaucoup question au fil de la représentation, la dramaturgie mise en place repose sur deux principes fondamentaux : la déréalisation et le dédoublement. Le miroir est un motif récurrent qui hante l’œuvre de Kubrick. À l’analyse cinématographique très convaincante que produit la pièce sur le film s’adjoint le récit autobiographique bouleversant. Comme Stanley Kubrick, Simon Roy met en scène un écrivain hanté par ses démons et incapable d’écrire. À travers cette figure, il produit une vertigineuse mise en abyme. Si la pièce ne donne pas à voir un récit linéaire et ne cherche pas à rendre nettement lisibles les éléments abordés autrement que par petites touches elliptiques et itératives, les informations affleurent, puis se dissipent, éclairent certaines vérités sans renoncer à l’opacité. Le remarquable travail de Julien Blais à la vidéo, d’Arthur Champagne sur l’environnement sonore et de Cédric Delorme-Bouchard aux lumières participe à la fascinante et capiteuse étrangeté que produit ce spectacle esthétiquement léché. En traversant différentes couches narratives et temporelles, la pièce interroge l’esthétisation de la souffrance et la puissance avec laquelle l’œuvre d’art façonne et transforme notre rapport au monde.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Ma vie rouge Kubrick
d’après le roman de Simon Roy
Mise en scène Éric Jean
Avec Nico Racicot, Marc-Antoine Sinibaldi
Vidéo Julien Blais
Création son Arthur Champagne
Création lumière Cédric Delorme-Bouchard
Costumes Marie-Audrey Jacques
Collaboration artistique Thomas LapointeProduction Les 2 Mondes
Durée : 1h05
Théâtre du Train Bleu, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 23 juillet 2026, à 22h25 (relâche les 10 et 17)



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