Le metteur en scène et ancien directeur du Théâtre de l’Odéon retrouve Eric Elmosnino et Mélodie Richard pour brosser un portrait en creux du poète chilien. Une proposition tout en finesse, mais qui manque de relief et finit par appauvrir le destin si ample de l’écrivain.
C’est la mystérieuse et volcanique Auxilio Lacouture qui nous tend la main en premier. Ce personnage de papier, imaginé par le romancier et poète Roberto Bolaño, nous plonge dans le Mexique de 1968, secoué par les mouvements étudiants et ébranlé par le massacre de Tlatelolco qui suivra. Elle nous raconte, élevée au rang de « mère de la poésie mexicaine », la prise de l’Université de Mexico par les granaderos cette année-là et sa rencontre avec un jeune poète timide et bohème, Arturo Belano, hétéronyme de Roberto Bolaño. Ainsi, dans un enchevêtrement d’extraits de romans, de notes autobiographiques, d’interviews et d’errements narratifs, le portrait du poète et romancier chilien se dessine en creux. Né à Santiago du Chili en 1953, avant de suivre sa famille au Mexique, Roberto Bolaño produit une oeuvre prolifique et mystérieuse, marquée par l’immense roman-fleuve Les détectives sauvages, paru en 1998, et son oeuvre testamentaire publiée à titre posthume, 2666, notamment mise en scène par Julien Gosselin – qui s’emparera à nouveau des mots de l’auteur chilien dans sa prochaine création, Maldoror, donnée dans la Cour d’honneur du Festival d’Avignon. Éternel vagabond, il est successivement plongeur, gardien de nuit, groom, éboueur, toujours poète, et termine sa vie en Espagne, terrassé par une maladie du foie.
Nous croisons donc la myriade de doubles narratifs qui ponctue la cosmologie de Bolaño, comme Ulises Lima, personnage inspiré de son ami, le poète mexicain Mario Santiago Papasquiaro, l’insaisissable poétesse Cesarea Tinajero des Détectives sauvages, pionnière du réalisme viscéral, qui n’est rien d’autre qu’une référence en négatif au mouvement de l’infraréalisme créé par Roberto Bolaño, ou encore Lupe, la jeune prostituée dont tombe amoureux le personnage principal du roman, Juan Garcia Madero. Labyrinthique, multiple, Roberto Bolaño ne se laisse pas facilement saisir, et la proposition de Georges Lavaudant n’espère pas résoudre l’énigme de sa vie, encore moins celle de son oeuvre. Torrentielle, son écriture l’est. Bourgeonnante et exigeante aussi. Il est donc tout naturel que le spectateur se perde dans les lisières du réel et du fictif, à la poursuite d’un auteur qui s’est toujours révélé par la dérobade.
On aurait pu espérer davantage, en revanche, qu’un simple collage de matière littéraire, tant l’univers de Roberto Bolaño est foisonnant. S’il a consacré une large partie de son oeuvre à explorer la noirceur de l’âme humaine, il était aussi doté d’un terrible sens de l’humour qui, sous la posture mélancolique et sarcastique d’Eric Elmosnino, ne parvient pas jusqu’à nous. Ludique, farceur et malicieux, on le retient ici porté sur la boisson et les (très) jeunes prostituées ; on le sait trotskiste, révolutionnaire, anarchiste, amoureux des rues, éternel nomade, on le découvre ici crépusculaire et amer. Enfermer Bolaño entre les murs ouatés d’un appartement qui ne parvient pas à faire monde révèle les facilités empruntées par une proposition trop statique pour un auteur vagabond, et qui s’avère au final ni assez sensorielle ni assez physique au regard d’une écriture poétique si généreuse. Reste la délicatesse infinie de Mélodie Richard, qui ne suffira malheureusement pas à donner des couleurs à ce portrait trop monochrome pour un poète si vibrionnant.
Fanny Imbert – www.sceneweb.fr
Stella Maris
d’après des textes et interviews de Roberto Bolaño
Mise en scène et lumière Georges Lavaudant
Avec Eric Elmosnino, Mélodie Richard, Adeline Bracq
Adaptation et dramaturgie Daniel Loayza
Son Jean-Louis Imbert
Costumes Siegrid Petit-Imbert
Administratrice de production Juliette Augy-BonnaudProduction LG Théâtre
Durée : 1h15
Printemps des Comédiens, Théâtre d’O – Salle Paul Puaux
du 10 au 13 juin 2026


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