Dans (En)vers nos pères, la compagnie Allégorie pratique avec finesse l’alliance du cirque et du récit au service d’une réflexion sur la paternité. L’entrelacement des disciplines artistiques prône la tendresse, la douceur au masculin.
L’exploration des grands sujets de société par le cirque ne date pas d’hier, et c’est d’emblée dans cette tendance que s’inscrit (En)vers nos pères de la compagnie Allégorie. Dans la version extérieure que nous découvrons dans le cadre du festival Le Mans fait son Cirque autant que dans la version intérieure de ce spectacle, le porteur David Coll Povedano, qui a rejoint la compagnie en 2018, et le jongleur Florent Lestage attendent à peine que les spectateurs aient pris place sur les gradins de bois installés tout autour de leur petite scène carrée de 2,5 sur 2,5 mètres pour entamer un dialogue dont tout mène à penser qu’il n’est qu’un moment d’un échange au long cours. Les deux hommes entrent en effet dans une discussion intime sans préambule, sans les présentations de rigueur entre étrangers. Le dialogue a l’apparence d’un bavardage de sortie d’école. Les protagonistes, qui portent les mêmes prénoms que les interprètes, causent de leur progéniture, de la relation qu’ils entretiennent avec elle et surtout des questions que cela leur pose, de leurs doutes. Dès les premiers échanges, qui placent le spectateur dans une position de témoin de confiance d’une confidence, les artistes déploient une partition circassienne qui a tout pour trancher avec leurs mots. Mais au lieu d’entrer en friction, les deux langages s’associent avec un naturel si parfait que les circassiens n’ont guère besoin de justifier leur coexistence.
En écoutant David Coll Povedano et son acolyte s’inquiéter de leur lien avec leur enfant, et en les observant mêler jonglage et porté acrobatique, on pense à un spectacle créé récemment, Commencer à exister, où Martin Palisse et Stefan Kinsman, mis en scène par David Gauchard, partagent leurs histoires avec leurs géniteurs en pratiquant leurs disciplines respectives, le jonglage et la roue Cyr. On est autant frappé par la différence de leurs approches que par la proximité de leurs propos et de leur objectif de déconstruction de l’identité masculine telle qu’elle existe afin d’en inventer de nouvelles. Alors que, pour exprimer leur chemin vers des masculinités tournées vers l’amour et la douceur plutôt que vers le pouvoir, l’équipe de Commencer à exister développe un cirque-théâtre qui montre ses interstices – entre les différentes disciplines rassemblées, entre scène et salle… –, Allégorie construit un espace qui se veut homogène. Et qui parvient à l’être grâce à la collaboration de la metteuse en scène et autrice Katell Le Brenn, fondatrice de la compagnie, avec deux personnalités du théâtre : Anaïs Allais Benbouali pour la dramaturgie et Olivier Martin Salvan pour la direction d’acteurs. La création en un court laps de temps de deux riches spectacles esthétiquement très différents, mais portant sur la masculinité, dit le potentiel du cirque dans l’exploration de ce sujet en particulier, et plus généralement des grandes mutations contemporaines dans nos manières d’être humains.
Les circassiens qui cherchent à s’emparer des questions relatives au genre, à la destruction de l’environnement – à l’image de Préviens les autres de Galapiat Cirque, également découvert lors du festival Le Mans fait son Cirque –, comme à tout autre type de domination, sont vite confrontés à la question de la forme. Car bon nombre de pratiques circassiennes reposent sur une conception très genrée de la relation. (En)vers nos pères s’inscrit ainsi dans un mouvement de déconstruction des habitus circassiens. Sa réussite réside dans le fait que, loin de proposer une solution de rechange prête-à-adopter, la compagnie Allégorie offre en partage son laboratoire de recherche. Dans le verbe comme dans le geste, il s’agit d’inventer des manières de relier des choses qui peinent souvent à s’unir du fait du déséquilibre provoqué par toute tentative de rapprochement : la pensée de soi en tant qu’enfant et la réflexion sur nos façons d’être parents, et le jonglage et le porté acrobatique. Ce sont ces deux unions malgré les risques qu’elles engendrent que désignent les parenthèses du titre du spectacle. David Coll Povedano et Florent Lestage brillent autant dans les deux domaines. Et si leur dialogue quasi ininterrompu, d’une belle finesse intellectuelle et d’une parfaite accessibilité, y compris pour un jeune public, limite sans doute quelque peu leurs prouesses acrobatiques, cela va bien avec la quête qui s’exprime ici. Celle d’une masculinité plus douce, donc moins fondée sur la performance.
Les interrogations des deux protagonistes – ils ont beau garder au plateau leurs noms de ville, tout de leurs récits n’est pas autobiographique – quant à leur rôle paternel ouvrent peu à peu un espace de réminiscence de scènes passées, de violences subies dans l’enfance. Fort d’un équilibre subtil entre précision et ouverture – le récit qui progresse par bribes donnant la sensation d’une pensée véritablement en mouvement lors de la représentation –, (En)vers nos pères fait de l’anecdote le cœur d’une réflexion profonde et susceptible d’être prolongée par le spectateur. En modulant au fil de la représentation leur espace de jeu, qui se révèle fait de pièces empilées façon jouet d’enfant, et surtout en persévérant dans l’humour jusque dans les passages les plus durs de leur narration, le porteur et le jongleur font de leur cirque-théâtre un espace de lutte contre la violence par son contraire. Dans son précédent spectacle déjà, Des nuits pour voir le jour, mis en scène par David Coll Povedano et interprété par Katell Le Brenn, Allégorie faisait de la fragilité une force. Voilà une compagnie dont le cheminement promet encore bien de passionnantes escales.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
(En)vers nos pères
Écriture Katell Le Brenn, David Coll Povedano
Mise en scène Katell Le Brenn
Avec David Coll Povedano, Florent Lestage
Dramaturgie Anaïs Allais Benbouali
Direction d’acteurs Olivier Martin Salvan
Régie plateau, lumières et son David Guillermin en alternance avec ou Johan Barruel
Création scénographie Dimitri Rompion
Création costumes Camille Lacombe
Création lumière Pierrot UsureauProduction Compagnie Allégorie
Coproduction Mixt, Terrain d’arts en Loire Atlantique et le réseau du PARLA ; Le Plongeoir, Pôle national Cirque Le Mans; Théâtre de Rungis ; Théâtre Jacques Carat, Cachan ; La Soufflerie, Rezé ; Le département Val de Marne
Accueils en résidence Le Champilambart, Vallet ; Le Plongeoir, Pôle national Cirque Le Mans ; Le Jardin de Verre, Cholet ; L’Arsénic, Gindou ; Le Théâtre Boris Vian, Couëron ; La Batoude, Beauvais ; La Grainerie, fabrique des arts et de l’itinérance ; La Soufflerie, Rezé ; Théâtre de Rungis ; Théâtre Jacques Carat, Cachan ; Les Fabriques, NantesDurée : 55 minutes
Vu en mai 2026 dans le cadre du festival Le Mans fait son Cirque
Communauté de communes d’Erdre & Gesvres et MIXT, Héric
le 29 maiFestival Charivarues, Cachan
le 31 maiONYX, Théâtre de Saint-Herblain, dans le cadre du festival Les Beaux Jours
les 4 et 5 juilletFestival Les Zendimanchés, Saint-Hilaire-de-Chaléons
le 17 juilletChâteaubriant
le 19 juilletFestival Teste à Têtes, La Teste-de-Buch
le 11 septembre


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