Pour son nouvel opus, la comédienne et metteuse en scène Émilie Faucheux, artiste régionale « complice » du Théâtre Dijon-Bourgogne, adapte, après le récit Croire aux fauves de Nastassja Martin, Tumeur ou Tutu de Léna Ghar. Un spectacle qui aimante et nous plonge dans le présent de son personnage.
Il y a des artistes dont le travail saisit, par leur choix de textes comme par leur qualité d’adaptation au plateau, rigoureuse et exigeante. La compagnie Ume Théâtre est de ces équipes, qui prennent à bras-le-corps une langue, un récit, en ouvrant le potentiel de lecture et de réception, et leur nouvelle création, Tumeur ou Tutu, confirme ce mouvement. Dans ce premier roman publié chez Verticales en 2023, la narratrice raconte sa vie, de ses trois à ses vingt-sept ans. Avec ce texte, qui a quelque chose de la déflagration par l’invention de sa langue, comme par la façon dont la langue rend concret et direct le propos, Émilie Faucheux prolonge ce qui anime son travail : un goût pour les écritures contemporaines, une vigilance à ne jamais proposer un théâtre littéral, mais plutôt à creuser la richesse d’une langue et des possibles du plateau, une attention aux récits de vie heurtés, où les traumatismes, certes présents, sont, à un certain endroit, dépassables.
De Tumeur ou Tutu, on doit d’abord souligner, à nouveau, la particularité de l’écriture – toute contenue dans ce titre, à entendre comme « tu meurs ou tu tues ». Alternant entre discours direct et indirect, le roman se donne comme le récit par cette jeune femme – dont on ne connaît pas le nom – d’une enfance, adolescence et arrivée dans l’âge adulte marquées par des violences intra-familiales, et de leurs séquelles. Dans une forme chapitrée, le texte a quelque chose de la forme syncopée, heurtée, faite de ruptures et de brisures, de reprises de motifs et d’inventions de mots – des mots-valises plus que signifiants, de la « praison » renvoyant à la maison-prison de l’enfance, à l’« intimmensité », ou à l’« immanité » (au passage, on relèvera la récurrence dans la littérature de l’invention d’une langue pour dire une enfance à la marge, de L’Opoponax de Monique Wittig à La Vie devant soi d’Émile Ajar).
Si, chez Léna Ghar, notamment, l’invention est aussi dans la transcription, avec une structure recourant aux capitales, à l’énumération et à une ponctuation aléatoire, il y a une puissance qui se déploie dans l’oralité. Cette nervosité intense du texte comme du propos, Émilie Faucheux la porte dans une forme, elle aussi séquencée, puissante, millimétrée et architecturée comme jamais. D’abord, on la découvre assise sur un canapé jaune (celui de la maison familiale), qu’elle abandonne bien vite pour rejoindre une chaise de bureau à l’avant-scène. C’est là, sur ce siège à roulettes sur lequel elle tourne, va et vient, qu’elle va déplier, dans une structure séquencée – à l’image du déroulé chronologique du livre –, son histoire. Elle (se) raconte, ce simple siège renvoyant aussi possiblement à l’écrivaine à sa table. Et pendant un peu moins d’1h30, nous sommes suspendu·es à ses lèvres, de plain-pied avec elle, tant l’écriture comme l’interprétation happent.
Cela débute avec la première phrase – « Une monstre horrifiante sévit dans le blanc de ma tête » – et embarque jusqu’à la fin, qui s’arrête sur une incertitude, un suspens, le côté haletant du récit refusant une clôture nette et définitive. Car cette enfance-là, on ne s’en relève pas comme ça, elle laisse des marques indélébiles. Pour autant, en racontant une jeunesse et un début de vie d’adulte marqués par les angoisses, les doutes, les sentiments d’inadaptation et de mal-être, Tumeur ou Tutu est aussi le récit d’une émancipation. Par le regard rétrospectif, l’auto-analyse, la jeune femme prend conscience de l’insondable de la violence subie et héritée à la fois, dont elle est la victime et dont elle devient la productrice. Et, si elle réalise qu’elle la reproduit, cela n’est qu’une étape avant une autre, plus optimiste : la capacité de s’en libérer.
Tout cela, le jeu comme la mise en scène le soutiennent avec rigueur et intensité. La transmission de la violence impensée se retrouve dans la façon dont le personnage raconte son histoire en jouant tous les personnages – avec voix, dictions, mimiques –, tout comme faisait sa mère institutrice en lisant des contes à ses élèves. L’omniprésence du chaos mental doublé d’un rapport obsessionnel au monde, du trouble dans la perception de ses propres émotions, c’est la création sonore (de David Néaud) comme les dessins (de Chloé Fourcault) et les vidéos (de Guillaume Junot) qui les évoquent avec efficacité. Nous ne sommes pas dans un monde illustratif, mais bien, plutôt, dans l’univers mental de cette jeune femme. Un monde qui l’étouffe, mais dont elle ne cesse également de repousser les limites sclérosantes. Ce caractère sanguin, cette pulsion de vie fondamentale, Émilie Faucheux les porte par ses moindres gestes et mots. La comédienne livre une interprétation qui aimante, littéralement, par sa capacité à nous ramener au présent, dans son présent, à chaque instant. Comme l’on sait à quel point le terme « spectacle de la maturité » est galvaudé, on préférera souligner la maturité de ce travail tout court. Où, par la richesse des artifices scéniques convoqués, par les fines lecture et adaptation de l’œuvre de Léna Ghar, par la puissance du jeu, se raconte, sans écraser ni évacuer la force des sentiments contraires, une désertion possible de la violence.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
Tumeur ou Tutu
d’après le roman de Léna Ghar (Éditions Gallimard)
Conception, jeu, mise en scène Émilie Faucheux
Création lumières et vidéo Guillaume Junot
Dessins Chloé Fourcault
Assistanat à la mise en scène Karine Jurquet
Musiques David Néaud
Création sonore Paul BertrandProduction Compagnie Ume Théâtre
Coproduction Théâtre Dijon Bourgogne
Avec le soutien de la Ville de Dijon et de la Région Bourgogne Franche Comté
Partenaires Théâtre de Beaune ; Centre Culturel Aragon – scène conventionnée d’Oyonnax ; Chez Robert – Centre Culturel de Pordic ; Ville de Quétigny ; L’étoile du Nord – scène conventionnée à Paris ; Le Théâtre – scène conventionnée d’Auxerre ; CROUS BFC ; Le Théâtre du Rempart – Semur en Auxois ; Festival Fragments – ParisDurée : 1h25
Vu en mai 2026 au Théâtre Dijon-Bourgogne – CDN, dans le cadre de Théâtre en mai
Présence Pasteur, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 25 juillet, à 14h50 (relâche les 9, 16 et 23)La Ruche en mouvement, Abbaye de Corbigny
le 9 octobreEspace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône, dans le cadre de Quintessence
le 12 octobreCentre Culturel Aragon, Scène conventionnée, Oyonnax
les 14 et 15 octobreVille de Quetigny
le 7 novembreL’étoile du nord, Scène conventionnée, Paris
les 12 et 13 novembreThéâtre Antoine Vitez, Aix-en-Provence
le 18 novembreLe Théâtre, Scène conventionnée d’Auxerre
le 26 novembreThéâtre de Beaune
le 26 janvier 2027Ville de Digoin
le 28 janvierLa fraternelle – Maison du Peuple, Saint-Claude
le 30 janvierThéâtre Les Arts, Cluny
le 4 février


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