C’est l’un des évènements du Festival de Marseille qui se déroule jusqu’au 8 juillet : la création du Grand Défilé dans les Ateliers Jeanne Barret. La metteuse en scène et directrice de la Cie ERd’O, Edith Amsellem, a réuni des comédiennes amatrices autour de trois professionnelles : la contorsionniste punk Myriam Lehman, la girly poète Anna Longvixay et l’actrice trans Léo Landon Barret. Un spectacle pour se jouer des archétypes.
Le Grand Défilé sera créé au Festival de Marseille, un spectacle qui interroge la place des femmes dans la société. Comment est née cette idée ?
C’est la suite logique de six spectacles. Un spectacle en amène un autre et un concept en amène un autre. Je travaille sous forme de constellations. Cette idée du Grand Défilé est venue il y a trois ans et demi et j’ai travaillé autour de cette thématique du vêtement. J’ai créé des petites formes, j’ai répondu à des commandes, j’ai fait des workshops, j’ai rencontré des gens, et notamment des jeunes, autour de cette thématique.
C’est un spectacle sur la place des femmes dans la société à travers le vêtement ou c’est plus large que cela ?
Je dirais que c’est un rituel de déconstruction des injonctions faites aux femmes en prenant le prétexte du vêtement. C’est l’idée que le genre féminin, c’est quelque chose qui se performe. On part de ce postulat. Le genre féminin, ce sont des postures, des costumes, du maquillage, une manière de se tenir, une manière de croiser ces jambes. C’est quelque chose qui s’apprend malgré nous, et il y a des choses qu’on a envie de jeter à la poubelle.
Est-ce qu’il y a moins d’injonctions aujourd’hui, en 2026, que dans les années 1970 ?
Pas du tout. Je pense qu’il faut arrêter de se dire que tout a changé. Rien n’a changé. À chaque spectacle, j’invite neuf amatrices à rejoindre les trois interprètes professionnelles. Et, à chaque fois qu’on arrive sur un territoire, on s’enferme pendant un week-end, on fait des ateliers d’écriture et on s’aperçoit que les femmes parlent toutes de liberté, et qu’elles font toutes face aux mêmes types d’injonctions.
Est-ce que cela signifie que le spectacle de Marseille sera différent du spectacle de Paris, puis d’Aurillac ?
Je travaille la structure du spectacle comme un gruyère. La structure dramaturgique est écrite : il y a le catwalk, la première partie, puis le backstage, la deuxième partie. Il y a aussi les solos des actrices professionnelles et je laisse des trous dans lesquels les amatrices amènent leur propre parole. Elles écrivent toutes les injonctions contradictoires auxquelles elles ont été soumises de leur naissance à aujourd’hui. Et c’est hallucinant parce que ce sont des flots, des kilomètres de mots sur le corps, sur l’apparence, le rapport au sexe, le rapport aux hommes, le rapport aux origines. C’est un truc de malade et on prend conscience de plein de choses : rien n’a changé !
Y a-t-il en filigrane une critique du monde de la mode ?
Oui, car notre défilé ne ressemble en rien à ceux de la Fashion Week. Cela fait deux ans que l’on travaille avec le Relais, cette coopérative de réinsertion. On a récupéré un camion entier de costumes totalement retravaillés par la costumière Colombe Lauriot Prévost. Le monde de la mode et du luxe, je n’y ai pas accès. Alors, ce qui s’est passé, c’est qu’à partir du confinement, les défilés ont été filmés et ils m’ont inspiré comme forme dramaturgique. Notre défilé est absolument inclusif parce que les costumes sont adaptables : ils ont été conçus du 32 au 50, pour des filles d’1m45 à 1m80. On est très loin de l’archétype des défilés de la Fashion Week. Je n’ai pas cherché de blondes blanches minces pour faire ce défilé, mais des femmes qui ont envie de travailler sur le récit de soi, de s’éclater avec nous pour participer à ces rituels d’émancipation.
Souhaitez-vous que le spectacle change le regard des hommes sur les femmes ?
Évidemment, j’ai envie que le regard des hommes change. Malheureusement, on a été agressées plusieurs fois en sortie de résidence. On a dû mettre en place pas mal de protections à l’intérieur du spectacle pour éviter cela. À la sortie d’une résidence, un homme m’a vraiment agressée verbalement et m’a dit : « C’est parce que depuis quatre ans les féministes n’arrêtent pas de gueuler qu’on en est là. Vous êtes contre-productives ». Et donc, pour accompagner le spectacle avec toute l’équipe, on a fait un week-end de formation sur les violences sexistes et sexuelles, au planning familial, pour savoir comment répondre. Et la meilleure réponse, c’est notre Grand Défilé. À chaque fois qu’un homme s’approche de nous et que l’on sent que l’on va se faire agresser, on lui dit que l’on préfère recueillir la parole des femmes et on lui tourne le dos, sans discuter.
Propos recueillis par Stéphane Capron – www.sceneweb.fr

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