Avec Badjens, Delphine Minoui adapte son roman éponyme dans un geste de mise en scène qui associe la parole à la musique interprétée en live. Une configuration qui apporte un souffle épique à ce monologue intérieur aussi douloureux que chargé de vie.
À quoi ça tient la liberté ? À son pays, à son année de naissance et à son sexe aussi. Zahra est née à Chiraz dans l’Iran des années 2000 et son genre sonne comme une malédiction, tatouée dans sa génétique, son ADN, son identité. Zarah appartient à la génération Z, elle est de celles qui vont relever la tête en scandant haut et fort un nouvel hymne, « Femme, Vie, Liberté », à la figure de tous ceux qui veulent les effacer de la carte, du paysage des visages, de la citoyenneté active qui décide et fait ses propres choix. Son histoire commence à 16 ans, l’âge de tous les possibles, de l’avenir devant soi, des envies et des rêves plein la tête. Elle commence en pleine manifestation, à son acmé, face aux miliciens armés, face à la foule révoltée. Dans une main, son foulard ; dans l’autre, un briquet. Temps suspendu, l’éternité dans une seconde, la seconde d’avant le geste, symbolique, radical, d’une audace folle. Dans un pays où l’on peut mourir d’une mèche de cheveux qui dépasse, ôter son voile est un risque criant, le brûler, la subversion absolue.
Ce spectacle uppercut est la première mise en scène de Delphine Minoui, écrivaine d’origine iranienne, lauréate de nombreux prix et reporter spécialiste du Proche et du Moyen-Orient. À l’origine, Badjens est un roman, écrit d’une traite, dans le feu d’une langue qui brûle de se faire l’écho d’une situation, le miroir d’une histoire, la résonance d’une révolution en cours. Son écriture est portée par le souffle d’une oralité qui dit le besoin de s’exprimer sans entrave, de rendre hommage au courage de ces femmes qui bravent l’interdit au péril de leur vie pour faire valoir leurs droits. Badjens est né de la mort de Mahsa Amini, tuée en septembre 2022 après son arrestation par la police au prétexte d’un voile mal ajusté, et de celle de Nika Shakarami, abattue par les agents du régime en pleine manifestation. Badjens est né de la douleur et de la révolte.
Construit en un long flashback, le récit de Delphine Minoui prend corps au plateau à travers la comédienne Alice Rahimi, toute de noir vêtue. Ancrée et ardente, mélange de détermination et d’effronterie, elle plonge dans ce récit à rebours et on ne la lâche pas d’une semelle. À croire que le texte a été écrit pour elle tant elle incarne cette voix vivante au timbre de rocaille, tandis que la musique live composée et jouée en direct par Renaud Satre, mélange puissant de guitare électrique et d’électro, mêlée aux mélopées sublimes de Fiona Sanjabi (en alternance avec Hura Mirshekari), toutes deux parties prenantes de la création musicale, innerve une proposition scénique limpide et maîtrisée. Ce n’est plus un solo, c’est un véritable trio qui avance de concert, auquel s’ajoutent des vidéos projetées en fond de scène, sélection d’archives et d’images filmées au smartphone par de jeunes Iraniennes montée par Ralph Moussa. Avec peu, l’effet est opérant et l’immersion réussie.
Le sujet est fort, le geste de mise en scène un prolongement dynamique et acéré du geste d’écriture. Et c’est tout le spectacle qui est porté par une énergie sourde et ardente, intarissable à l’image de la lutte de ces femmes. Statique au début, Alice Rahimi traverse son enfance et son adolescence depuis les prémices de son existence dans le ventre de sa mère, qu’elle trace au sol à la craie, tandis que trois cubes disposés au plateau servent d’unique décor. Et la chanteuse d’intervenir symboliquement, présence sorore, maternelle et amicale qui l’entraîne malgré elle vers son destin. Il suffit d’un regard, d’une main posée ou attrapée, d’un point de contact et de leurs deux visages côte à côte, gémellaires et unis dans l’espoir, pour que le lien existe et ouvre ce texte témoignage au-delà, à toutes celles qui ne se soumettent pas.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Badjens
d’après le roman de Delphine Minoui
Texte, mise en scène et scénographie Delphine Minoui
Avec Alice Rahimi
Chant Hura Mirshekari, en alternance avec Fiona Sanjabi
Musique Renaud Satre (N9nE)
Création lumière Crystel Fastré
Création vidéo Ralph Moussa
Régie générale Julie DuquenoyProduction exécutive Fabriqué à Belleville
Production déléguée Publics & Compagnies
Soutiens Théâtre de la Concorde, Théâtre de Belleville, Les Trois Baudets, La Ferme du Buisson – Scène nationale de Marne la Vallée, La Fabrique de Théâtre – FrameriesDurée : 1h15
11 • Avignon, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 23 juillet 2026, à 18h40 (relâche les 10 et 17)




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